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Le réservoir à matière


Dans les rues, je compose ma mixture. Chaque passant traversant mon éphémère existence est aspiré dans le réservoir à matière de mes lignes qui n’existent même pas encore.

Cette petite vieille sur le trottoir d’en face jamais ne saura que je la dépouille de ses rides, toutes ces strates de son passé, pour les déposer au fond du réceptacle de mes muses. Le jour où elle viendra à s’éteindre, elle continuera pourtant à vivre à travers l’encre de mes projections. Notaire de ses regrets, je suis le dépositaire de son intimité.

Ce jeune couple se volant des baisers langoureux sur un banc ne peut deviner qu’un homme, sans même les toucher, simplement en passant à leur côté, va leur dérober cette passion et la faire fermenter dans la cuve des désirs en attente. D’ici quelque temps, quand leur amour se sera flétri, il persistera à leur insu dans les courbes de mes mots.

Quand à cet homme allongé sur une bouche de métro, rongé par la misère, aux bras squelettiques qu’il n’a même plus la force de les tendre dans le vide de son prochain, il ne pourra sentir que je le dépouille de ses derniers bien. La souffrance, cette sensation de faim lui déchirant l’estomac, l’espoir assassiné qu’il traine derrière lui tel un boulet, tout ce patrimoine du pauvre, je m’en saisi et le rajoute dans la gibecière de mes rapines quotidiennes.

Ainsi, chaque soir, une fois reclus dans le lupanar de mes égéries, je vide le butin de mes larcins dans le réservoir à matière. Ils viennent rejoindre les rides de toutes ces vieilles croisées au hasard de mes pérégrinations et qui croupissent là, ces amours déjà faisandé des couples enlacés dans les lieux publics ainsi que les afflictions et les tourments des hères échoués sur les rivages asséchés de la société. J’actionne le pressoir qui vient écraser toute cette macération. Au fond du réservoir s’égoutte l’encre qui viendra donner consistance à mes écrits. Je rempli mon stylo, ce stylo qui jamais ne me quitte. Sa plume est fabriquée à partir des métaux de mon enfance et sur sa surface, en arabesques entrelacées, courent les songes de ma destinée. Une goutte d’encre perle au bout de la pointe, larme sacrée renfermant la mémoire de cette humanité saisie à vif.

Le stylo vient s’apposer sur la feuille blanche, vierge allongée et offerte à son amant. Dans une infinie tendresse, elle se laisse déflorer et la plume, tout en l’aimant, vient la transcender avec sa précieuse semence.

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