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Le cheptel des bannis


Entre les berges de la vie, il s’écoule avec indolence. Trait argenté défigurant le paysage de notre conscient, les écumes des jours viennent s’abimer sur cette cassure. Sous sa peau diaphane, des larmes défilent, comme autant de perles au sein desquelles reposent joies et souffrances. Des visages bouffis aux yeux éteints, jouets des courants, se fracassent entre eux.  Des pauvres hères vêtus de hardes avancent d’une démarche irrégulière. Leurs pieds squelettiques et rongés par la vermine foulent une herbe desséchée. Le troupeau décomposé des hommes rayés du Présent se meut à l’Imparfait.  Bétail perdu,  ils s’accroupissent pour laper la surface des flots. Les langues boursouflées se rétractent puis se désagrègent. Les bouches s’ouvrent grandes pour hurler mais nul son ne sort de ces sombres cavités vides. Seul exhale le souffle fétide des embruns du souvenir.

Il pleut cette cendre grise des amours défunts sur les ternes existences du cheptel des bannis. Les regards se dévisagent dans le miroir dépoli d’une attente depuis longtemps terminée. Les jeunes années se sont enfuies derrière la surface ridée des épidermes et les éclats passés se sont brisés sur des jours anorexiques. Soufflé par le vent, des clichés chiffonnés d’enfance sont jetés sur le fleuve du temps qui les emmène vers un ailleurs condamné à perpétuité.

Longtemps, le cheptel des bannis tentera de les poursuivre sans jamais parvenir à rattraper ce qui fut jadis. Dans cette course vaine, les bêtes ne cesseront de s’effondrer.

Au milieu de ces corps morts sur les berges, le fleuve de la vie continue de s’écouler avec indolence.

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