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Archives de la Catégorie ‘Poésie’

Les mouchoirs du vagabond


Flot d’humains charrié sans discontinuer
Sang métissé coulant dans les avenues
Globules masculins et féminins à nus
Orgasme du néant jusqu’à en hurler

Les artères grises expulsent un air vicié
Sur le macadam résonnent les envies
Les passants avancent en pas d’agonie
Danse macabre des foules condamnées

Les débris de l’enfance jonchent les trottoirs
Dans les caniveaux flottent les âmes perdues
Elles s’accumulent dans les égouts en crues
Un vagabond s’en saisira comme mouchoir.

Souvenirs


L’homme est en haut de la grande falaise.
Eole mène la danse dans ses longs cheveux.
En bas, l’océan n’est que blanc écumeux.
Les rides de sa peau, l’écume les baise.

L’homme revoit son frère aîné, si fier.
Son rire sonnait dans chaque goutte de pluie.
Son sourire se devinait dans la brume des airs.
La grande Faucheuse l’a plongé dans l’oubli.

L’homme repense à son père, si dur.
Ses éclats de voix roulaient dans le tonnerre.
Ses colères assombrissaient l’azur.
Aujourd’hui, il n’est plus que terre.

L’homme se souvient de sa mère, si tendre.
Ses caresses courbaient les herbes de la lande.
Ses regards réchauffaient la plus froide des antres.
A présent, son corps n’est plus que cendres.

L’homme pleure en regardant l’océan.
Ses souvenirs copulent avec le néant.
Fermant les yeux, il fait un pas en avant.
Son corps va s’écraser tout doucement.

Le dernier mot


L’homme est penché jusque tard le soir sur sa table de travail. La nuit est son terrain de chasse ; les mots ses proies. Dans une chasse permanente, il tente de les apprivoiser, de faire sien ces êtres sauvages et multiples. Il se cache pour mieux les attraper. Chaque obstacle de son imaginaire est propice au camouflage. Au détour d’un rêve, derrière un ressenti, sous le flot impétueux d’une émotion, quelque soit l’endroit, il sait en faire son allié.

Selon leurs humeurs, les mots se promènent parfois en meute sauvage, parfois seuls. Le chasseur sait qu’il ne doit pas se faire repérer. Il les laisse lentement approcher de sa cache. Il sait aussi combien ils peuvent se révéler rusés. Pour mieux les surprendre, il préfère attendre le moment propice où ils se mettent à brouter les pâturages de son esprit. A ce moment, il sort de son lieu de guet.

Les mots se rebiffent et se cabrent nerveusement. L’homme agit promptement. Le temps lui est compté. Il lui faut au plus vite les enfermer dans la nasse des lignes avant qu’ils ne s’enfuient. Son gibier hurle tandis qu’il pleure. Il parque les mots dans l’enclos d’une feuille, les mate dans un corps à corps violent pour les soumettre, apprivoiser leur uppercut.

Ligne après ligne, ils deviennent sien et il ne cesse de remplir sa gibecière. Et chaque nuit, le même rituel recommence.

Pourtant, l’homme sait qu’un jour, il n’aura plus le dernier mot.

Le voile de la libre-expression


Les Dieux sont revenus parmi nous. Des légions de tristes âmes jouent les fossoyeurs de la libre-expression. Formidable retour en arrière dans des temps que nous pensions révolus. Des prophètes dévoyés agitent les frustrations et les angoisses des foules. Le monde s’éveille péniblement d’une longue torpeur. Le rideau de fer s’est écroulé sur les ruines de ressentiments trop longtemps refoulés. Le retour dans les territoires de nos inconscients reniés ébranle nos certitudes.

Des rhétoriques binaires s’affrontent sous le signe d’un manichéisme absolu. Si les voiles viennent renier certaines femmes, ils sont aussi sur bien des esprits de soi-disant penseurs. Le phare de la liberté éclaire de plus en plus faiblement tandis que nous errons sur un océan qui grossit chaque jour. Le siècle des Lumières est en berne. Voltaire, ils sont devenus fous !

Si vous devez rétablir le blasphème, sachez que je serai ce chien, cet impie qui refusera de se soumettre à quelque loi divine que ce soit. Je proclame mon droit le plus absolu de tourner en dérision un prophète, un prêtre, un rabbin. Mon père se nomme Choix, ma mère Indépendance. Je suis leur enfant et je m’affranchi de toute autorisation préalable pour penser. A la face de vos croyances formolées, je jette mon humanité.

Envie de…


Envie de me foutre en l’air, lassé de jouer à « Tout va très bien Madame la marquise», de donner le change en permanence, de jeter mon sourire à la face des gens comme une convenance. Les mots me fuient et les rimes se sont évaporées depuis longtemps dans le cours asséché de ma défunte inspiration.

Tenter de pourfendre cette solitude haïe en se rendant sur les salons de discussion en ligne, constater que l’herbe n’y est pas plus verte. Mes yeux morts regardent les lignes défiler sur l’écran. Des propos ineptes s’enchaînent dans le grand vide intellectuel. D’un clic fatigué de souris sur les pseudos, je visite les profils.

« Slt. Mon prénom est Sand .J’chui une meuf cool. Venez me parler pour en savoir +. »
« Hello. J’mapel Karo. S’y t’ai 1mek cool, j’sui la pr toi. »
« par pitié g 16 an mé je ne sui pa pr autan une gamine attardé ki ne coné rien a la vi et a ce kel comporte!!! » tente d’écrire intelligemment une autre.

Vous savez quoi Sand et Karo ? Allez vous faire foutre. Restez dans votre monde virtuel à vous écouter parler. Projetez vos rêves à la petite semaine sur vos écrans. Vous ne les en fracasserez que mieux ensuite.

Mon vide à moi n’est que trop plein. Quand vous me serrez la main, ne sentez-vous pas que vous ne faites que saluer la solitude ? Ne ressentez-vous pas cette sensation glacée vous prendre les doigts dans un étau, cette caresse accompagnant la venue de la mort ? Où êtes-vous passées mes muses ? Que sont devenues mes passions ? Mon armée de songes est partie pour ne plus revenir. Elle s’est fracassée sur la réalité.

Je suis debout dans le champ de ma désolation. Pendant que le monde se contente de vivre, je tente de survivre. J’erre dans le cimetière de mon enfance. Les tombes sont parfois fendues, parfois fracassées. Ronces et orties rampent parmi les fissures. La nuit, je dors parmi ces vestiges d’une époque révolue.

Envie de me foutre en l’air, dernier pied de nez à cette enfoirée de vie.
Lui faire la nique une ultime fois.
Vous faire tous la nique.

Pourtant, je reste encore debout.

Les cavaliers célestes


Des fragments d’éternité volent autour de ma réalité. Je ne puis les palper mais néanmoins les sentir. Je les devine là, à me regarder. Eclats sublimés de ce que je n’ai jamais été, débris oxydés de songes laissés à l’abandon sur les rivages de mon enfance, l’océan de mes souvenirs vient doucement mourir là en étirant sa langue humide jusqu’à vous. Des mouettes se laissent dériver dans le ciel laiteux tandis que des crabes s’enterrent sous les algues. Sur cette plage déserte, au milieu de la morne étendue de sable, une croix se dresse. Vermoulue et pourrie, des tapis d’une mousse spongieuse partent à l’assaut de ce triste symbole de soumission. Ils rongent insidieusement le bois. Un vieux Christ en bronze est cloué sur cette croix en décomposition. Le temps est venu s’accrocher sur les reliefs de la sculpture formolée, la drapant dans un manteau de soumission. Le ciel se déchire. Les vagues se muent en cavaliers déchainés galopant à l’assaut du rivage. Des pleurs déchirent le silence. Des larmes célestes dégoulinent des yeux éteints du messie mort. L’eau ruisselle sur le bronze déformé et les cavaliers du courroux se rapprochent en mugissant. Le fracas de leur colère engloutit mes débris de songes dans un rouleau rageur qui les projette contre la croix. Elle tremble sur ses fondations. Un éclair fend les cieux et vient frapper la tête de cette statue ridicule clouée sur le bois. Elle vient s’abîmer dans les flots en furie avant que la croix ne vacille et ne s’effondre à son tour.

Au nom de l’Amour


Au nom de l’amour, faire son chemin de croix,
Embrasser sa propre rédemption une nouvelle fois,
Tailler ses rêves pour s’en draper comme habit.
Graver dans le roc des jours sa douce égérie.

Se promener sur les bords du fleuve Espérance,
Suivre son cours et enfin se sentir en partance,
Y plonger sa bouche assoiffée et boire ce nectar.
Sentir l’orgasme des muses, confondues dans l’Art.

Au nom de l’amour, j’ai fait mon chemin de croix.
J’ai apposé mes lèvres sur une rédemption sans foi.
Croyant tailler mes rêves, j’ai sculpté mes cauchemars.
Pensant graver mes jours, j’ai élimé la nuit très tard.

Me promenant sur les bords du fleuve Espérance,
J’ai suivi son cours mais il coulait à contresens.
Y plongeant ma bouche, je me suis inoculé le poison.
Le cri d’agonie de mes muses est venu violer ma raison.

Le viol de Cupidon


La musique me fracasse la tête.
Le rythme électronique binaire et froid
des nappes de sons vides me fouette.
Le glas sinistre des basses résonne en moi.

Par terre, le cendrier agonise de mégots.
Une odeur nauséabonde émane de celui-ci.
J’écrase une nouvelle cigarette sans un mot.
Envie de me brûler la peau sans répit.

Par la lucarne, je vomis ma souffrance.
Les souvenirs me lacèrent le cerveau.
Les larmes me noient dans la démence.
Me jeter dans le vide, dans le caveau.

Ô Dieu ! Ce cœur qui explose en lambeau !
Ces yeux aveugles qui, lentement, crèvent !
Sentir en moi l’acier tranchant du couteau,
Idées de m’ouvrir les veines, d’achever mon rêve.

Tourbillons enivrants de pulsions morbides.
Aller embrasser la vieille Faucheuse ridée,
M’envoler pour mieux flirter avec le vide,
Pleurer du sang et communier avec mon passé.

Ô Amour ! Voleur des cœurs chagrinés !
Ô Amour ! Pourquoi à nouveau t’envoler ?
Ô Amour ! Pourquoi sans cesse m’abuser ?

Cette nuit, dans le cosmos de mes obsessions,
Je viendrai t’humilier et te torturer.
Cette nuit, dans les pleurs de ma déraison,
Je viendrai te violer à en crever !

Hors ligne


1.
Statut en ligne

Minuit est passé maintenant depuis longtemps. Je tente de jeter quelques mots sur le papier mais ils sont bien vains. Ma soirée n’a été que vagabondage sur la toile, passant du blog d’une jeune fille anorexique suicidaire à celui d’un couple échangiste étalant ses exploits aux yeux de lecteurs virtuels. Pendant que certains se laissent crever de vivre, d’autres s’explosent dans le lupanar de l’onanisme éperdu. Je me suis ensuite rendu sur des tchats pour échanger quelques mots avec des âmes perdues. Les mots se succédaient, émoussés à force d’être trop usés. Bienvenue dans les arènes du nouveau millénaire. Les claviers se sont substitués aux tridents mais les filets pour capturer sa proie sont toujours présents. L’occident prostitue ses frustrations en gerbes de pixels sur des écrans gelés. Sodome et Gomorphe vibrent au rythme des megahertz. Chacun vient mendier une once de plaisir illusoire dans les froides avenues du cyberespace.

Triste masturbation de la solitude devant sa propre solitude,
Stérile éjaculation sur l’écran d’un trop plein de dégoût,
L’eros de notre condition humaine se meurt .

2.
Statut hors ligne

Deux heures du matin et je reste les yeux ouverts, rivés à l’écran. Toujours ces quelques mots sur le papier qui refusent de venir. Je viens de m’enfiler une nouvelle tasse de café. Le cendrier sur mon bureau dégueule un trop plein de mégots. Une musique électronique percute violemment mes tympans. Que mon overdose soit complète ! Après m’être injecté ma dose de megahertz, je veux me shooter aux décibels, sans retour. Je tire une bouffée sur ma cigarette, goudronnant un peu plus l’autoroute en direction de la fin. Immobile, j’attends. Les minutes refusent de s’écouler. Elles s’étirent au-dessus de moi, immenses stalactiques effilées qui jamais ne tombent.

Et chaque jour elles grandissent jusqu’au moment où l’une se détachera pour venir me crucifier, me mettant définitivement hors ligne

Amour volatile


Des chardons poussent sur la colline ce soir. Ils enserrent les roses, étirant leur traîtres racines dans ce parterre jadis si charmant. Les pétales se flétrissent et tombant, viennent s’empaler sur les grises épines charbonneuses. Au milieu de ce jardin à l’agonie serpente un tortueux chemin jonché de rocailles et parsemés d’ornières cachées sous un voile de poussière ocre. Rien ne semble venir troubler cette peinture morte dessinée par quelques sombres rêves d’une âme éventrée.

Pourtant, des pas traînants froissent ce serpent terreux. Ils avancent péniblement, courbés sous le poids d’une douleur qui n’ose dire son nom. Ils s’accrochent aux pans d’une réalité lézardée et branlante. Chaque avancée sur la sente du jardin est ponctuée par un glas pesant dans cette atmosphère vibrante de silence. Les chardons en bordure du chemin se resserrent imperceptiblement, broyant et dévorant le peu d’espace vierge encore visible.

Pourtant, les pas continuent de se traîner sur un sol devenu fange. Ils lèchent le sol, comme des limaces le feraient. Dans le ciel, des tristes volatiles apparaissent, leurs croassements en résonance avec le son des cloches funèbres. Les pas s’arrêtent soudainement.

Je lève la tête. Les oiseaux de proie me survolant sont terriblement beaux. La volée de Confiance s’abat sur moi sans prévenir. Je sens le souffle de l’air provoqués par le battement des ailes. Des plumes me giflent au visage. Des serres agrippent ma chevelure. Des coups de becs rageurs s’en prennent à mes yeux. Je pleure mais les volatiles n’en ont cure. Leurs pépiements me crucifient les tympans. Je fixe le globe oculaire si noir de la Confiance. A travers lui, je distingue l’oubli et le froid glacé. Le temps qu’un fragment d’éternité se disloque dans le sablier universel, tout s’arrête.


… … La pointe d’un bec me transperce les yeux
… … …
… … … … … … Je tombe au milieu des chardons, agitant des bras aveugles.
… … … … … … … … …

Le corps sans vie d’un homme repose sur son lit mortuaire. Dans un ciel vomissant un blanc laiteux, une immense ombre se profile. Elle fond sur ce cadavre anonyme. Immense oiseau déplumé et obèse, sa chair flasque retombent en hideux bourrelets. Les veines se dessinent sous sa peau translucide. Elles charrient un sang immonde et délétère sans cesse renouvelé dans les espoirs avortés d’un soir. Le vampire des vies nommé Amour plante ses serres acérées dans la poitrine de l’homme. Il le fixe d’un œil éteint.


… … La pointe d’un bec me transperce le coeur
… … …
… … … … … … L’Amour repart à tire d’aile après m’avoir déchiqueté.