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Disgression


17h30.

Et je suis là, assis devant mon café, dans un de ces anonymes bistrots parisiens, comme il en existe tant. Une fois n’est pas coutume, j’ai envie de laisser divaguer ma plume sans idées précises. Pas de conducteur. Je suis l’écrivain sur le fil de sa ligne, sans filet de sécurité. Je laisse venir à moi des images, des bruits. Je m’en imprègne, ne cherchant pas à en diriger le cours.

« Do you feel my heart beating ? » me demande en chantant une voix féminine en provenance des haut-parleurs. Judicieuse question que je me renvoie à moi-même. Oui, où se trouve mon cœur en ce moment et surtout, pour qui bat-il ? A-t-il désormais une autre fonction que celle de faire pulser le sang dans mes artères ? Ce cœur qui tant de fois a aimé ne vit plus que pour lui. Des filles sont autrefois venues s’en abreuver à la source mais aujourd’hui, plus personne n’est là pour venir délecter jusqu’à la lie le calice de l’amour.

Je regarde les gens passer sur le trottoir. Chacun, avec son vécu, ses souvenirs de joies mais aussi de souffrances est un témoignage de vie, séduisant parce que mystérieux. Il aurait pu être moi, j’aurais pu être lui. Dans ce gigantesque aquarium qu’est la rue, d’innombrables destins se croisent sans se voir, évitant avec soin de s’entrechoquer. Une certaine fascination me saisit, proche du vertige.

Au comptoir, deux jeunes filles discourent avec entrain sur leurs derniers émois. L’une tente de faire comprendre à son amie combien sa nouvelles illusion est parfaite. Doux, attentionné, intelligent, … Pas un seul défaut ne doit venir assombrir cette description digne d’une toile de maître. Le faire constituerait un sacrilège, une véritable offense, un accroc dans cette peinture.
- « Mademoiselle, votre amour n’est que mirage. D’ici quelques années, quand vous serez cocue et sans doute lui également, vous vous accrocherez avec désespoir à ce à quoi vous avez cru pour ne pas basculer dans la réalité sordide. »
Je viens de lacérer son tableau d’un coup de couteau meurtrier.
Mais non… Je ne me suis pas levé pour aller briser ce en quoi elle croit. Je n’ai fait que l’imaginer un fugace instant et c’est déjà assez jouissif comme cela. Pourtant, un jour viendra où cette gangue illusoire volera en éclats. La véritable nature de cet amour se révèlera alors. Très certainement, elle ne se souviendra même plus de ses propos tenus à une amie un jour dans ce bistrot. Le temps s’écoule et notre mémoire avec pour que la vie nous reste supportable.

Je paye mon café. Le vendeur empoche mon billet de cinq euros et me rend la monnaie. Je la laisse sur la table. Cinq euros, ce ne fut pas trop cher payé pour cette séance de cinéma grandeur nature.

Le bistrot des états d’âme


Toujours le même cycle sans fin, un rituel matinal qui se reproduit chaque matin. J’entre dans le bar et commande mon café serré, celui qui saura venir m’administrer le coup de fouet salvateur pour ouvrir une nouvelle journée de travail.

Je l’aime ce petit bistrot. Jadis, des volutes de fumées couraient se perdre au plafond. A présent, l’atmosphère transparente et sans consistance du politiquement correct règne en maître. Malgré tout, je continue à apprécier ce coin perdu en retrait au fond d’une petite rue. Au comptoir, toujours les mêmes personnes usées par le bagage des jours perdus et regrettés . Ils jettent sur le comptoir leurs états d’âme, galets arrondis et polis à la perfection par les flots aléatoires de la vie.

Les senteurs généreuses du sombre breuvage viennent flatter mes narines, les invitant à d’étranges voyages que nul ne saurait partager. Sur le zinc rayé par les incessants arrimages des poivrots de quartier, j’observe le reflet dépoli de mon visage. Impossible de distinguer dans ce miroir des anonyme de passage les ravages de la nuit précédente. Les cernes n’existent plus ; les rides soucieuses sur le haut de mon front dégarni sont évanouies. Comptoir, ô mon comptoir, dis-moi que je suis le plus beau.

Une vieille radio crachote par ses hauts-parleurs crevés les anciens tubes d’une époque révolue. « I’m not in love » sussure vaguement à mes oreilles le groupe Ten CC. J’esquisse un vague sourire tout en portant la tasse à mes lèvres. De lourdes odeurs de malt flottent autour de mon voisin de bar. Ces pieds sont enracinés dans le plancher. Fixé dans une totale immobilité, son bras droit semble doué d’une vie autonome. Avec des intervalles aussi réguliers que celui d’un métronome, il s’avance vers son demi, s’en saisit, l’amène à hauteur de visage pour boire une goulée, et enfin le repose sur le comptoir. Un peu de mousse s’accroche à sa fine moustache brune.

Autour d’une table au fond de la pièce, deux réguliers disputent une partie de carte acharnée. Des jetons colorés sont jetés sur le tapis de jeu élimé. Quelques éclats de voix retentissent parfois quand le destin vient s’en prendre un peu plus injustement à l’un des joueurs, contrarié de se voir forcer la main.

Dehors, les premiers rayons du soleil dardent déjà. A contre-cœur, il me faut remettre le champ de ma vie sur « Play », quitter cette pause intemporelle. Au milieu des galets épars, je dépose une pièce et quitte le bistrot des états d’âme.

La dernière carte


Dans le caniveau gît un roi. Détrempé par la pluie, il est resté étendu là toute la nuit. Les premiers rayons estivaux réchauffent lentement son cœur. Il ne sait plus depuis combien de temps il est tombé de la main malheureuse du joueur. A quelques mètres de là repose son comparse le joker. Etrange bouffon abandonné au destin par son maître. Des pieds indifférents l’écrasent, lui qui hier encore était adulé dans la main de son maître. Les casinos sont désormais loin. Il n’est plus qu’une carte anonyme, étalée parmi une cinquantaine d’autres. Toute l’armée dévastée repose sur ce trottoir, parmi les fientes de pigeons et les papiers gras.

Les combats furent nombreux. Cette nuit fut le dernier. Des mains fébriles, aux doigts jaunis par le tabac, une atmosphère enfumée que la lumière blafarde du tripot déchirait avec peine, des regards fiévreux s’entrechoquant, chacun s’imprégnait de ces détails, les intégrait pour mieux fourbir ses armes. Devant chaque général, un dérisoire rempart de protection de jetons de couleur unie.

Les armées attendaient les ordres. Les minutes passaient, pesantes. Rois, dames et valets valsaient de mains en mains, accompagnés de leurs cohortes de fantassins. Le joker restait dans la poche de son maître. Il sentait sa main moite venir doucement le caresser dans un tic nerveux sans cesse renouvelé. Une suite est venue s’étaler sur le tapis. Prétentieuse, elle campait là, attendant l’assaut de l’adversaire. Le champ de bataille se préparait à la prochaine vague. La pièce retenait son souffle, la fumée suspendue, figée dans le moule du suspens. Le joker a senti un poing se resserrer sur lui et le chiffonner violemment. Quelle douleur dans l’intimité de sa chair. Son image s’est froissée. Des zébrures déformaient ses chairs. Il sentait cette souffrance le crucifier au fond de cette poche trouée et vide.

La quinte flush a inondé le tapis, faisant éclater cette gangue de temps figé. Hurlement d’un homme se levant brutalement de sa chaise. Fracas du dossier se fracassant contre le sol carrelé. Dehors, une fine pluie tombait. Des noctambules naviguaient sur le trottoir, certains riant, d’autres perdus dans leurs pensées. Virent-ils cet homme vouté arpentant sans but les trottoirs des avenues ? Aperçurent-ils cet anonyme trainant derrière lui son ombre délavée ?

Au petit matin, il ne restait plus qu’un jeu de cartes éparpillées dans une rue, sur un point enjambant le fleuve.