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Putain de temps…


Il fut une époque où j’enchainais les nuits blanches. Je menais une vie étudiante endiablée, ponctuée par les soirées en boites après lesquelles j’embrayais sur la journée de cours. Le Guronsan était alors un allié précieux pour tenir. J’avais la vingtaine et la fatigue se gérait sans trop de mal. Quinze ans après, je ne puis plus en dire autant. Le prix à payer pour le vol d’une nuit à Morphée est douloureux : deux jours ternes, dans un morne brouillard, le cerveau quelque peu au ralenti. Des moments comme cela sont terribles, non pas tant à cause de cet état cotonneux mais plus en raison de cet éclat de lucidité qu’ils offrent sur une jeunesse révolue où nous pouvions encore prélever avec insolence son content de réserve. Insouciant, on ne réalise pas qu’il faudra un jour commencer à rembourser, non pas ce capital dilapidé qui ne reviendra plus, mais simplement les intérêts.

Je suis encore bien loin de la vieillesse. Même pas quarante années révolues c’est dire… Et pourtant, je trouve déjà ce banquier céleste bien cruel. Je n’aime pas ces tempes qui, imperceptiblement, blanchissent. Le nombre de cheveux au cm carré est ancré dans une chute sans fond, si ce n’est celle de me retrouver sans un poil sur le caillou. Je n’ai rien contre les chauves. Certains portent  plutôt bien cette « chauvitude » précoce. Mais non, je ne puis me résoudre à rejoindre le camp des crânes luisants.

Jamais mon corps n’a été objet d’un culte du nombrilisme. Mais quand je me regarde dans la glace, impossible de nier cette évidence : je ne suis plus aussi mince que par le passé. Certes, ceux qui me connaissent sourient quand je m’en ouvre auprès d’eux. Après tout, je ne suis sans doute pas même en léger surpoids. Mais incontestablement, mon ventre s’est légèrement arrondi et dans cet arrondi se dessine l’amorce d’une tare familiale où les hommes,  la cinquantaine venue, se retrouvent parfois à jouer au bon quidam ventripotent. Je ne suis pas encore prêt à l’accepter.

Mais qu’importe. Le temps est un tyran contre lequel toute lutte est vaine. Il nous fouette sans relâche en se marrant.

Putain de temps…

Souvenirs


L’homme est en haut de la grande falaise.
Eole mène la danse dans ses longs cheveux.
En bas, l’océan n’est que blanc écumeux.
Les rides de sa peau, l’écume les baise.

L’homme revoit son frère aîné, si fier.
Son rire sonnait dans chaque goutte de pluie.
Son sourire se devinait dans la brume des airs.
La grande Faucheuse l’a plongé dans l’oubli.

L’homme repense à son père, si dur.
Ses éclats de voix roulaient dans le tonnerre.
Ses colères assombrissaient l’azur.
Aujourd’hui, il n’est plus que terre.

L’homme se souvient de sa mère, si tendre.
Ses caresses courbaient les herbes de la lande.
Ses regards réchauffaient la plus froide des antres.
A présent, son corps n’est plus que cendres.

L’homme pleure en regardant l’océan.
Ses souvenirs copulent avec le néant.
Fermant les yeux, il fait un pas en avant.
Son corps va s’écraser tout doucement.

Saisons mortuaires


Doucement, la lame s’est enfoncée en toi.
Tes yeux sont venus embrasser les cieux.
Ta bouche ouverte a expiré un ultime émoi.
Doucement, ton corps a chu en ce lieu.

Une terre de poussière ocre comme linceul,
Un soleil de plomb comme seul candélabre,
Un silence si présent mais pourtant si seul,
En cette contrée, je plante la graine de l’arbre.

L’Hiver âpre vient changer ton drap mortuaire.
Ses mains d’engelures cosmiques te recouvrent.
Sous un miroir nocturne gelé, se fige la terre.
Déjà, la graine se repaît de tes anciens atours.

Le Printemps détrône la frigide Dame blanche.
Sa chevelure de verdure féconde le sol mis à nu.
Elle habille la plaine de son habit du dimanche.
La graine devient arbrisseau de ton passé déchu.

Un grand saule pleureur naît dans l’étreinte de l’Eté.
Son feuillage dégouline en cascade sur ton souvenir.
Ses racines plongent dans ton image décomposée.
Comme pour toi, cet Automne, je viendrai l’occire.

Nuit blanche


Toujours ces mêmes nuits qui s’étirent à l’infini. Fermant les yeux, je tente de rejoindre Morphée. Mais derrière la façade close de mes paupières, des images défilent jusqu’à l’overdose. Malgré moi, je me relève. La fatigue cogne dans mon crâne. Pourtant, je suis là devant cet écran d’un blanc si vif que la nausée me vient. Je laisse courir mes mains sur le clavier. Mes muses ont pris les commandes. Dans le cendrier s’accumulent les cigarettes. Des idées noires copulent ensemble sur mon bureau. L’une d’entre elles, hideusement gonflée, accouche de mon passé. Deux autres s’embrassent à pleine bouche. Dans peu de temps, elles s’accoupleront pour engendrer mon futur. J’aspire une bouffée de tabac. Son goût âcre me brûle la gorge. Mes poumons bitumés deviennent une autoroute vers le cancer. La fumée me fait pleurer les yeux. Les souvenirs font pleurer une âme déjà trop à nue. La musique frappe mes tympans. « Deeper, deeper, don’t you waste your time » éructe une voix robotisée. Je plonge dans une douce osmose avec ces notes électroniques glacées.

Les heures s’écoulent une à une, d’une même monotonie, invariables. Des rides parsèment ma peau. Je passe ma main dans les cheveux. Ils tombent par poignée à terre. Mes tempes sont grisâtres. Autour de moi, les murs se sont estompés. Il ne reste que mon écran poussiéreux dans une réalité en ruine. Je me lève et j’erre parmi elle. Je me prends les pieds dans mes fantasmes déchus affleurant au sol. Je tombe. Ma tête se cogne violemment contre les ossements blanchis d’une nuit blanche comme toute les autres.

Enfin, je peux m’endormir.

Le cheptel des bannis


Entre les berges de la vie, il s’écoule avec indolence. Trait argenté défigurant le paysage de notre conscient, les écumes des jours viennent s’abimer sur cette cassure. Sous sa peau diaphane, des larmes défilent, comme autant de perles au sein desquelles reposent joies et souffrances. Des visages bouffis aux yeux éteints, jouets des courants, se fracassent entre eux.  Des pauvres hères vêtus de hardes avancent d’une démarche irrégulière. Leurs pieds squelettiques et rongés par la vermine foulent une herbe desséchée. Le troupeau décomposé des hommes rayés du Présent se meut à l’Imparfait.  Bétail perdu,  ils s’accroupissent pour laper la surface des flots. Les langues boursouflées se rétractent puis se désagrègent. Les bouches s’ouvrent grandes pour hurler mais nul son ne sort de ces sombres cavités vides. Seul exhale le souffle fétide des embruns du souvenir.

Il pleut cette cendre grise des amours défunts sur les ternes existences du cheptel des bannis. Les regards se dévisagent dans le miroir dépoli d’une attente depuis longtemps terminée. Les jeunes années se sont enfuies derrière la surface ridée des épidermes et les éclats passés se sont brisés sur des jours anorexiques. Soufflé par le vent, des clichés chiffonnés d’enfance sont jetés sur le fleuve du temps qui les emmène vers un ailleurs condamné à perpétuité.

Longtemps, le cheptel des bannis tentera de les poursuivre sans jamais parvenir à rattraper ce qui fut jadis. Dans cette course vaine, les bêtes ne cesseront de s’effondrer.

Au milieu de ces corps morts sur les berges, le fleuve de la vie continue de s’écouler avec indolence.

Le blues du vieil homme


Il enfile son vieux chapeau de feutre et tire une longue bouffée de sa cigarette. Son regard embrasse les passants qui défilent devant lui. Ils passent, indifférents. A peine est-ce si certains lui font l’aumône d’un vague regard piqué de curiosité. Dans sa barbe de quelques jours, l’homme esquisse un vague sourire. Ces badauds ne le savent pas encore mais d’ici quelques minutes, il sera le seul roi de cette place. Cependant, rien ne le presse. Il laisse le temps filer autour de lui, ce temps insaisissable auquel il refuse de se soumettre. Le soleil décline mais il est encore suffisamment présent pour que les lampadaires restent éteints. Derrière lui, une façade d’église; une de ces nombreuses églises qui parsèment la ville. Des grappes de touristes entrent et sortent de celle-ci. Appareils photos dégainés, flashs qui crépitent pour tenter de fixer un fragment de temps sur la pellicule, un éphémère éclat de vécu qui pourtant finira par s’oxyder dans les mémoires de ces voyageurs en transit dans son monde.

De sa cigarette presque entièrement consumée, il aspire une dernière bouffée. Acteur de sa propre pièce de théâtre, il se prépare à entrer en scène. Les pavés centenaires sont ses planches, la nuit tombante son ouverture de rideau. Il s’assoit sur les premières marches de l’église. Il peut surprendre certaines pensées qui l’imaginent faire la manche et quémander quelques malheureuses piécettes. Derechef, il sourit. Personne n’attend encore après lui. Pourtant, dans peu de temps, son public sera là. Contre toute apparence, il sera celui qui accordera une obole, quelques morceaux de rêve.

Ces doigts se mettent en position. Malgré la corne de ces années passées à forger la musique de ses amours perdus, de ses attentes à jamais suspendues, le contact des cordes le fait à chaque fois frissonner tel un couple de vieux amants qui ne cessent de s’aimer et de vibrer aux accords de l’autre, transcendant le temps qui s’écoule. Les premières notes retentissent dans la chaleur de cette soirée d’été. Le spectacle de la rue s’est mis en pause. La guitare converse avec les gargouilles grisâtres. Les notes s’envolent, cristal sonore se répandant autour de lui. Les yeux mi-clos, il aperçoit un couple faire halte sur un banc à quelques mètres. Ils se tiennent par la main et écoute cette ballade impromptue. De ses cordes vocales ébréchées par les doigts râpeux du whisky, une voix rauque vient enlacer la mélodie de sa guitare. Les accords pleurent, sublimes. Ici-même, il se revoit embrassant pour la première fois cette jeune fille rousse. Sa peau avait un goût de pêche assaisonné aux tâches de rousseur. Ses lèvres charnues sur lesquelles se promenait sa langue étaient un lit de roses fraîches où il venait s’égarer. Oui, c’était ici, un passé révolu qu’il conserve dans l’écrin de ses chansons.

Depuis combien de temps est-il là en train de jouer ? Il n’en a cure. Tandis que le rang des spectateurs ne cesse de grandir, il danse avec le souvenir de cet ange aux cheveux flamboyants, ce joyau de jeunesse incrusté dans son cœur et qui se brisa, transperçant son futur et l’emmenant là où jamais il ne pourra l’atteindre, sur des flots rougeâtres en furie.

Et tandis que par une nuit estivale, sur les marches d’une église, un vieux chanteur de blues fait vibrer sa guitare, lui arrachant des sanglots d’une rare beauté, une grand-mère aux bras piquetés de tâches de rousseur narre son premier amour perdu à sa petite fille rousse.

Cirrhose du temps passé


Toujours les mêmes paysages couleur cendre
Les bouts incandescents des cigarettes rougeoient
Yeux rougeâtres miroitant dans des regards tendres
Les fumées s’envolent dans les airs et tournoient

Les haut-parleurs crachent leurs notes binaires
Des couples improbables s’agrègent sur la piste
Des corps, une écume de chaleur diffuse dans l’air
La scène tant rejouée expire dans un soupir si triste

Toujours les mêmes regrets aux couleurs trépassées
Dans cette boîte de nuit, je m’étire jusqu’à dislocation
Le verre de whisky se vide dans mes larmes asséchées
Dansez jeunesse, profitez de ces doux moments d’été

Ma propre vie s’est arrêtée, suspendue sur un point-virgule
Balafre béante, ouverte sur le gouffre d’une vie en chute libre
Sur cette fille frivole qui danse, le temps a jeté son opercule
Elle fut moi avant que l’alcool ne m’ôte mon dernier rire.

Ces Riens du Tout


Tous ces cris silencieux dans la nuit…
Hurlements aux lames acérées assassinant le silence
Ames ridées et flétries par la poigne de Chronos
Elles se dissolvent dans l’acide des jours périmés.

Tous ces enfants âgés pleurant dans leurs lits…
Gémissements d’acier poignardant les rêves
Des cheveux déjà blanchis qui s’envolent au vent
Des yeux aux couleurs déteintes par les larmes.

Dans la rue, j’ai croisé tous ces pâles fantômes.
Une foule hétéroclite tentait de me dévorer.
Un vieillard me regardait en ricanant. Il était si laid.
J’ai songé cracher mes angoisses sur son visage fané.