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Le dernier mot


L’homme est penché jusque tard le soir sur sa table de travail. La nuit est son terrain de chasse ; les mots ses proies. Dans une chasse permanente, il tente de les apprivoiser, de faire sien ces êtres sauvages et multiples. Il se cache pour mieux les attraper. Chaque obstacle de son imaginaire est propice au camouflage. Au détour d’un rêve, derrière un ressenti, sous le flot impétueux d’une émotion, quelque soit l’endroit, il sait en faire son allié.

Selon leurs humeurs, les mots se promènent parfois en meute sauvage, parfois seuls. Le chasseur sait qu’il ne doit pas se faire repérer. Il les laisse lentement approcher de sa cache. Il sait aussi combien ils peuvent se révéler rusés. Pour mieux les surprendre, il préfère attendre le moment propice où ils se mettent à brouter les pâturages de son esprit. A ce moment, il sort de son lieu de guet.

Les mots se rebiffent et se cabrent nerveusement. L’homme agit promptement. Le temps lui est compté. Il lui faut au plus vite les enfermer dans la nasse des lignes avant qu’ils ne s’enfuient. Son gibier hurle tandis qu’il pleure. Il parque les mots dans l’enclos d’une feuille, les mate dans un corps à corps violent pour les soumettre, apprivoiser leur uppercut.

Ligne après ligne, ils deviennent sien et il ne cesse de remplir sa gibecière. Et chaque nuit, le même rituel recommence.

Pourtant, l’homme sait qu’un jour, il n’aura plus le dernier mot.

Ecrire


Ecrire !
Encore et toujours écrire.
Ne jamais laisser la plume se reposer. Celle-ci doit écorcher le papier en permanence, l’égratigner jusqu’à le faire saigner, le faire saigner jusqu’à le faire hurler. Toujours noircir le blanc trop parfait de la feuille, y incruster ses doutes et ses angoisses, la parsemer de quelques tourments.

Oui, écrire !
Ne jamais délaisser le burin qui cisèle nos fantasmes. La main doit rester alerte ; le poignet flexible, toujours en mouvement. Si la rage du vécu vient à transpercer la feuille, la jeter à la poubelle et recommencer à tisser les maux sur une autre. Si les larmes viennent à diluer nos vers, là encore, tout recommencer.

Ecrire est ma condamnation.
Ecrire est ma libération.
J’éjacule des mots pour enfanter de quelques textes mort-nés. Je suis le patriarche absolu qui accorde ou non le droit de vie à sa progéniture. Nombreux sont les fœtus avortés qui s’accumulent au fin fond de ma corbeille. Elle est le cimetière de mes frustrations. J’en suis le fossoyeur. Des cafards se promènent parmi tous ses cadavres embaumés aux idées noires.

Ecrire !
Courir sur les lignes en sachant qu’il n’y aura pas la ligne ultime, celle de l’arrivée. Courir tout de même par nécessité absolue. Les seuls spectateurs sont les souvenirs. Ils sont amassés là. J’en fauche parfois un sur mon trajet. La faux de mon stylo le happe pour l’emmener dans ma course. Il se débat, enchaîné. Je le traîne sans pitié. Quand il tombe épuisé de fatigue, je le relève sans ménagement Avec un peu de chance, il finit par mourir. Je l’abandonne derrière moi, carcasse pourrissante sous le soleil de ma réalité.

Oui, écrire !
Me noyer dans l’encre de mes nuits repeintes.
Tenter d’aspirer une goulée d’air avant l’engloutissement.
Mes lettres laissent filer des filaments de pleurs lunaires.

J’écris.
La pointe acérée du stylo vient me pourfendre le cœur.

Je m’écrie.
Ecrire est ma condamnation.

Orbite cervicale


Etrange flottement entre deux eaux. Des troubles marées viennent lécher mon cortex cérébral. Une humidité salée s’insinue dans les rides de ma matière grise. Mes muses desséchées titubent. Elles se cherchent à tâtons parmi les vapeurs angoissées d’un royaume en décomposition. Mon regard éteint se promène dans le vide. Une foule de bouches en mouvement s’agitent. J’écoute leurs silencieux bavardages. Le paysage ondule et se détache en lambeaux de réalité que je ne puis retenir. Derrière se dévoile un grand rien qui forme un tout schizophrène. Trou noir existentiel vers lequel mon cerveau gravite toujours un peu plus. Mes bras se tendent. Mes mains se déploient pour s’arrimer autour d’un débris de concret, s’ancrer dans la glaise du monde. Las. L’attraction du champ gravitationnel étire mon être jusqu’au point de rupture. Mes doigts se replient sur la fange de l’humanité. Elle vient se loger sous mes ongles abîmés.

Bien que sapée, la digue de ma raison résiste encore aux assauts de ces vagues angoissantes. Jamais régulières, elles frappent indifféremment dans les froideurs de l’aube, le givre matinal, dans les frimas hachés par les timides rayons du soleil, sous les doux éclats pastel précédant la venue de la nuit. Parfois, je me couche sous des draps humides, imprégnées de l’incertitude du lendemain. Quand j’ouvre les yeux, le rideau de la cécité est tiré. Je me résous à écrire une nouvelle morne journée. Marionnette guidée par le flux et reflux de mon anxiété, j’enfile les habits du parfait contemporain. Je conjugue mes sourires en contreplaqué avec mon entourage. Dans les conversations, je laisse dériver des phrases pour revêtir la nudité de mon malaise. Dans le théâtre des subterfuges, je tiens le premier rôle sans jamais baisser la garde. Enfin, quand surviennent les heures indues, dans l’arrière-cour de mes peurs, je nettoie mon visage de ce mascara illusoire et longtemps, je regarde l’orbite de mon cerveau se resserrer autour du trou noir existentiel.

Crime passionnel


Ma plume vogue sur le cours d’une encre noire, s’écoulant doucement entre les rives escarpées de mes attentes. De chaque coté de ce fleuve obscur se dressent les troncs décharnés des jours fanés de mon existence. Se retourner est impossible. Les flots me charrient, ridicule fétu. Je suis balloté entre les récifs de la réalité. Plus acérés que d’autres, certains viennent me porter une estocade, blessant un peu plus une âme née sous le signe de l’hémorragie existentielle.

J’atterris violemment sur la grève. Les pores de ma peau nue sucent le goût âpre de la vie. Je frissonne. Quels sont ces gens flétris devant moi qui me dévisagent de leurs yeux morts ? Sous un ciel laiteux dégoulinant d’indifférence, l’assemblée s’écarte sans un mot. Une femme s’avance en pleurant. Des chaînes sont attachées à ces pieds. Elle traîne péniblement derrière elle le boulet de mon enfance avortée. Dans sa main réside les chroniques apocryphes de mes nuits. Elle s’écroule épuisée sur le sable. Ses cheveux, filaments d’Idéal oxydé, lui recouvrent le visage. Sa bouche édentée s’ouvre pour hurler le silence de mes souvenirs. Superbe dans sa souffrance, je m’abreuve de son agonie. Je m’approche de la muse et me penchant, mes lèvres viennent tendrement effleurer son front. Sa bouche expire un souffle tiède que vient essorer la main de l’angoisse.

Et tout en l’embrassant, je la poignarde de la pointe de ma plume. A la source de son sang, mes vers prendront leur envol dès demain.

Le réservoir à matière


Dans les rues, je compose ma mixture. Chaque passant traversant mon éphémère existence est aspiré dans le réservoir à matière de mes lignes qui n’existent même pas encore.

Cette petite vieille sur le trottoir d’en face jamais ne saura que je la dépouille de ses rides, toutes ces strates de son passé, pour les déposer au fond du réceptacle de mes muses. Le jour où elle viendra à s’éteindre, elle continuera pourtant à vivre à travers l’encre de mes projections. Notaire de ses regrets, je suis le dépositaire de son intimité.

Ce jeune couple se volant des baisers langoureux sur un banc ne peut deviner qu’un homme, sans même les toucher, simplement en passant à leur côté, va leur dérober cette passion et la faire fermenter dans la cuve des désirs en attente. D’ici quelque temps, quand leur amour se sera flétri, il persistera à leur insu dans les courbes de mes mots.

Quand à cet homme allongé sur une bouche de métro, rongé par la misère, aux bras squelettiques qu’il n’a même plus la force de les tendre dans le vide de son prochain, il ne pourra sentir que je le dépouille de ses derniers bien. La souffrance, cette sensation de faim lui déchirant l’estomac, l’espoir assassiné qu’il traine derrière lui tel un boulet, tout ce patrimoine du pauvre, je m’en saisi et le rajoute dans la gibecière de mes rapines quotidiennes.

Ainsi, chaque soir, une fois reclus dans le lupanar de mes égéries, je vide le butin de mes larcins dans le réservoir à matière. Ils viennent rejoindre les rides de toutes ces vieilles croisées au hasard de mes pérégrinations et qui croupissent là, ces amours déjà faisandé des couples enlacés dans les lieux publics ainsi que les afflictions et les tourments des hères échoués sur les rivages asséchés de la société. J’actionne le pressoir qui vient écraser toute cette macération. Au fond du réservoir s’égoutte l’encre qui viendra donner consistance à mes écrits. Je rempli mon stylo, ce stylo qui jamais ne me quitte. Sa plume est fabriquée à partir des métaux de mon enfance et sur sa surface, en arabesques entrelacées, courent les songes de ma destinée. Une goutte d’encre perle au bout de la pointe, larme sacrée renfermant la mémoire de cette humanité saisie à vif.

Le stylo vient s’apposer sur la feuille blanche, vierge allongée et offerte à son amant. Dans une infinie tendresse, elle se laisse déflorer et la plume, tout en l’aimant, vient la transcender avec sa précieuse semence.

L’agonie des nuits


Toi mon amante jadis tant redoutée, jamais tu ne me laisses de repos. Tel le forçat condamné à trainer le poids de ses fautes, je suis enchainé à tes pas. Chaque jour, invisible mais pourtant plus présente que tous ces singes croisés dans les transports en commun hantés d’âmes solitaires, tu prends mon esprit dans tes aurores boréales. Ta main me guide vers des rivages cotonneux. Une lumière d’un blanc écœurant me berce parmi des ondes nauséeuses.

Quelle est cette tristesse qui s’écoule en moi ? La marée ne cesse d’enfler, charriant des miasmes d’idées décomposées et de songes éventrés par la lame de ton indifférence. Sous ton joug, écrire est devenu mon agonie. Je te sens là, à mes côtés, toujours prête à me prendre à la gorge, à jeter sur ma poitrine ton filet d’oppression.

Mes nuits sont devenues notre champ de bataille. Tu dresses tes oriflammes, petits tissus de soie flottant dans le vide de mon inspiration. La meute en furie se bouscule. Gueules écumantes, oreilles dressées au son de l’hallali. Pourtant, vois. Je ne tremble pas. J’ai revêtu depuis longtemps mon armure d’indifférence. Tes sbires ne sauraient m’atteindre.

Viens mon amante. Regarde ! Je m’offre à toi. Prends possession de ma chair. Violente-moi et abuse de mon corps sous les larmes lunaires. Lacère-moi la peau ; repaît toi de ma chair morte. Tes lèvres goûtent la solitude sur chaque pore de ma peau, s’en délectent sans jamais être rassasiées. Tu glisses ta langue dans mon cerveau, embrasse amoureusement toutes mes peurs pour mieux les entretenir. Et je sens tes dents me déchirer les entrailles, espérant voir couler ce qui s’est tari depuis longtemps.

Viens ma succube… viens t’empaler.

Mortels âstres


La nuit, je lève les yeux vers la voûte étoilée. Je tente de déchirer le voile que tissent les étoiles depuis que l’univers est univers. Avez-vous conscience de celui-ci ? Il ondule dans le souffle glacial du cosmos. Mais mon regard n’est sans doute pas encore suffisamment acéré et je me sens impuissant. Seul brille au dessus de ma tête une lune sombre dont n’émane aucune lumière. Elle vous est invisible. Seuls les esprits épurés de toutes considérations morales peuvent l’apercevoir. Certains soirs, elle se livre un peu plus à moi et vient baigner mon âme de son sombre nimbe, me dictant des vers venus d’une autre réalité, des mots qui s’engouffrent en moi, violent mon imagination et, s’accouplant avec elle, accouche d’enfants superbes de monstruosité.

Ils ne m’appartiennent pas. Je suis le géniteur infernal que sa propre progéniture rejette et assassine chaque jour un peu plus. Quand le jour délavé par les souffrances est occis par la nuit, ma descendance maudite vient se lover sous mes draps pour me remémorer mes pires cauchemars, me les susurrer comme un amant mordillerait tendrement le lobe d’oreille de l’égérie de son cœur.

Non, je ne suis pas maître de mes propres écrits. Je ne suis qu’un vecteur de transmission. Mon inspiration est comme cette eau limpide mais empoisonnée à laquelle ne peut résister l’assoiffé. Je vous offre ce nectar tant désiré par votre âme. Tentateur, il n’est là que pour être bu jusqu’à la lie. A quatre pattes, dans votre boue existentielle, vous lapez encore et encore. Votre langue n’est plus que chair à vif mais dans la souffrance, vous continuez toujours à vous désaltérer à la source qui lentement vous entraîne vers mes abîmes.

Dans la mort des êtres qui nous sont chers se trouve notre propre rédemption. Réaliser notre futilité, englober dans son immensité le non-sens absolu de notre vie et de ses fondations, s’improviser architecte de son destin sans même savoir comment en bâtir les plans, tout cela, je le dois à ces êtres aimés qui ont disparu pour aller embrasser dans la mort le pendule de l’esprit. De cette ignominie, je sors grandi, endurci. Mon impuissance tragique à agripper ces destins trop vite éteints se mu en rage, me poussant à survivre à mes peines, à violenter mes maux jusqu’à les en faire crever, à lever un poing d’insoumis haineux, en forme d’interrogation et de révolte, vers les cieux.

A trop vouloir m’approcher du pendule de l’esprit, je me suis trouvé dans l’axe de son balancement. Violemment, de tout son poids, il m’a heurté et m’a fait tomber lourdement à terre, une terre acre et râpeuse sur laquelle la paume des mains et les genoux s’écorchent. Je me suis pourtant relevé. Seul le bruit du pendule décapitant un air à l’agonie résonnait à mes oreilles. Autour de moi, le rideau opaque de la nuit. Les lamentations de l’Humanité étaient inscrites sur chaque étoile. Toutes nos lubies et nos croyances gisaient là, empalées sur des astres morts.

Le chasseur d’étoiles


La nuit vient d’étirer son voile sur un soleil impudique.
Elle allume ses lucioles, éternels lampadaires célestes.
Celles-ci dansent un ballet avec cette terre si inique.
Dans le miroir lunaire se reflète chacun de leur geste.

Les enfants sont en partance vers les contrées de Morphée.
Lutins, fées et korrigans sortent de leurs demeures.
Les amants s’oublient dans des jeux de corps dénudés.
Le chasseur d’étoile affûte ses armes pour la grande Heure.

Il arpente son royaume, marchant de comètes en galaxies.
La pointe de ses flèches est forgée par ses étoiles amantes.
Le bois de son arc provient des astres qui au loin reluisent.
Le fil de l’arme est un cheveu volé à une météorite errante.

Derrière lui éclate en diamants la traînée de ses songes.
Dans son sillage, les orbites des planètes s’effacent.
De son carquois nocturne, il sort une flèche et s’allonge.
Le trait d’argent jaillit, une nouvelle étoile trépasse.