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Lamelles de mémoire


Rien qu’une petite vieille toute rabougrie qui nourrit les pigeons. D’une main tremblante et fripée, elle lance la mie de pain en l’air. Les oiseaux, sombres rats volants citadins, se pressent autour d’elle, se querellant pour cette providentielle manne. Elle sourit. Depuis toujours, elle porte une affection particulière à ces volatiles. Elle ne saurait pas vraiment expliquer pourquoi. Les nourrir est interdit mais qu’importe. Les passants sont indifférents. A peine est-ce si quelques mères de famille en promenade ralentissent le pas pour que leurs chers bambins puissent profiter du spectacle, le temps qu’une mie de pain se retrouve dans un bec vorace.

A l’orée de sa vie, il ne lui reste plus grand chose. Elle estime avoir bien vécu. Son mari est parti rejoindre une autre femme. Ses propres enfants ne l’appellent jamais. Elle les comprend. A quoi et à qui peut-elle donc servir maintenant ? Elle n’est plus utile à personne. Le soir, une fois les pigeons nourris, elle sacrifie au même rituel. Elle s’assoit dans son fauteuil de velours élimé, aux couleurs passées. L’écho des années écoulées s’entrechoque dans son dos, courant le long des vertèbres. Aussi prend-elle soin de ne jamais brusquer son mouvement. Tout à côté de l’accoudoir du fauteuil, posé sur un petit guéridon en bois, un herbier. Après chacune de ses promenades dans les artères oxydées de cette cité morte, elle étrenne une nouvelle page pour y déposer une feuille d’arbre recueillie sur un trottoir. Quelle que soit la saison , elle sait qu’elle trouvera toujours cette feuille.

Elle ne se souvient plus depuis quand ni même pour quelles raisons elle procède à ce rituel. D’ailleurs, elle ne se pose même plus la question. Elle sait juste qu’elle doit simplement le faire pour garder une trace de la mémoire rouillée de ses promenades. Au pied du guéridon, les herbiers remplis s’entassent en strates successives. Parfois, des inconnus viennent lui rendre visite. Ils l’appellent « maman ». Pourtant, elle n’a pas d’enfants. Comment pourrait-elle en avoir alors que jamais elle ne s’est mariée.

Juste des pigeons à nourrir, un herbier à poursuivre
Juste des lamelles de mémoire à retenir
Histoire d’en rire
Avant d’en périr.

In memoriam


Elle avance péniblement. Chaque pas semble lui coûter un effort. Ses pieds peinent à décoller du sol. Ils ne bougent pas ; ils se trainent. Je tenterais bien de la doubler mais c’est peine perdue. Le couloir est trop étroit. Je risquerais de la bousculer, l’envoyant s’écraser contre les parois de la station de métro. Après tout, à côté des 15 000 décès de la canicule de 2003, cette perte serait bien insignifiante. Se trouverait-il même une famille pour pleurer le souvenir de ce débris oxydé par le cours du temps ? Rien n’est moins sur. Les voyageurs s’accumulent derrière elle. Elle semble ne pas même s’en rendre compte. D’ailleurs, pourquoi y prêterait-elle la moindre attention quand le temps qui s’écoule a perdu toute saveur à ses yeux. Elle n’attend plus guère que la prochaine vague de chaleur.

D’apparence si fragile, personne n’ose l’effleurer. Au gré de ses souvenirs, elle dérive dans sa tête. Je m’impatiente et dois réprimer une envie de la piétiner, de lui passer sur le corps comme si de rien n’était. Mais voyons… On ne peut ainsi blasphémer envers les générations passées. Au contraire, chaque été, rongé par notre remord d’enfants ingrats, nous dressons un autel pour adorer nos ancêtres. Etrange paradoxe que cette société vendue au Dieu du jeunisme qui bat sa coulpe pour des morceaux de chairs flétris par le poids des années écoulées. Surtout, ne disons pas de mal des veilles personnes mais respectons-les ; aimons-les. Ainsi le veut la bienséance.

Finalement, je n’ai pas marché sur cette pauvre vieille. Je confesse que l’envie de m’en servir comme d’un paillasson m’a effleurée. Mais je me suis maitrisé. Je suis resté civilisé.

Le soir, repensant à cette vieillarde, j’ai appelé l’hospice dans lequel est enfermée, avec tout mon amour filial, ma mère au cerveau rongé par les miasmes d’Alzheimer. J’ai voulu donner mon accord pour l’euthanasie. Mon interlocuteur m’a alors remémoré un détail : celle-ci n’est pas encore légalisée.

« Bien » ai-je répondu.
J’attendrai la prochaine canicule.