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L’enfant des étoiles


Sous les fonts baptismaux des étoiles, sur mon front, est apposée de la poussière d’étoile. Marqué du sceau de la nuit, j’arpente les cieux d’une démarche incertaine. Allant de galaxie en galaxie, sans cesse je cherche ce qui ne peut être trouvé. J’ai envoyé chacune de mes muses aux quatre coins de l’univers. Elles ne sont toujours pas revenues. L’une d’entre elle s’est brûlé les ailes aux cruels rayons du soleil. Une autre s’est égarée dans l’orbite de Jupiter, se confondant avec ses anneaux. Les autres ne cessent d’errer dans le froid glacial de l’espace. Et tel Arthur attendant le retour de ses preux chevaliers à la table ronde, je reste à veiller, transperçant les nuits, transcendant les heures, pourfendant les minutes. Les sièges de mes muses, au côté de mon trône, restent désespérément vides. Je règne sur un palais vide et sans vie. Parfois, dans ce silence lugubre, résonnent des longs hurlements de trompettes qui semblent venir caresser l’air comme l’archet un violon. Mon cœur se glace. Chaque nouvelle soufflerie de trompette est une nouvelle année qui m’est ôtée. Mon cœur de belle au bois dormant attend le retour victorieux de la muse qui viendra doucement l’embrasser pour le ranimer et remettre sa barque dans le flot de la vie.

Mais le fleuve aux mille couleurs des frustrations de l’humanité continue de s’écouler tandis que je reste immobile sur la rive à le regarder défiler. Mon avenir n’est pas dans ce fleuve. Mes jours à venir ne sont pas inscrits dans ces flots tumultueux. Mais plus le temps passe, plus mon visage se ride, à l’image de ce cours d’eau. Terrible malédiction de l’enfant des étoiles. Invariablement, je quitte mon palais pour aller m’asseoir tout contre le tronc de ce chêne millénaire. Je fixe les lampadaires nocturnes, les regardant me faire de l’œil pour mieux me courtiser. Je sais que près d’eux se trouvent mes muses rescapées, toujours en quête de ma rédemption. Je sens le chêne rugueux contre mon dos nu m’écorcher jusqu’au sang. Ce nectar de vie rouge écarlate communie avec la sève de l’arbre. Ils fusionnent pour engendrer un breuvage des plus doux mais des plus mortels. Dans une coupe sertie d’or fin, je le récupère. Le portant à mes lèvres, je le bois à petites lampées. Mes veines se dilatent et le feu m’irradie les membres par ondes successives. Je ferme les yeux pour mieux savourer cette divine douleur.

Ce soir encore, je serai parmi vous mes chères muses.
Cette nuit encore, je viendrai vous donner ma bénédiction.

Orbite cervicale


Etrange flottement entre deux eaux. Des troubles marées viennent lécher mon cortex cérébral. Une humidité salée s’insinue dans les rides de ma matière grise. Mes muses desséchées titubent. Elles se cherchent à tâtons parmi les vapeurs angoissées d’un royaume en décomposition. Mon regard éteint se promène dans le vide. Une foule de bouches en mouvement s’agitent. J’écoute leurs silencieux bavardages. Le paysage ondule et se détache en lambeaux de réalité que je ne puis retenir. Derrière se dévoile un grand rien qui forme un tout schizophrène. Trou noir existentiel vers lequel mon cerveau gravite toujours un peu plus. Mes bras se tendent. Mes mains se déploient pour s’arrimer autour d’un débris de concret, s’ancrer dans la glaise du monde. Las. L’attraction du champ gravitationnel étire mon être jusqu’au point de rupture. Mes doigts se replient sur la fange de l’humanité. Elle vient se loger sous mes ongles abîmés.

Bien que sapée, la digue de ma raison résiste encore aux assauts de ces vagues angoissantes. Jamais régulières, elles frappent indifféremment dans les froideurs de l’aube, le givre matinal, dans les frimas hachés par les timides rayons du soleil, sous les doux éclats pastel précédant la venue de la nuit. Parfois, je me couche sous des draps humides, imprégnées de l’incertitude du lendemain. Quand j’ouvre les yeux, le rideau de la cécité est tiré. Je me résous à écrire une nouvelle morne journée. Marionnette guidée par le flux et reflux de mon anxiété, j’enfile les habits du parfait contemporain. Je conjugue mes sourires en contreplaqué avec mon entourage. Dans les conversations, je laisse dériver des phrases pour revêtir la nudité de mon malaise. Dans le théâtre des subterfuges, je tiens le premier rôle sans jamais baisser la garde. Enfin, quand surviennent les heures indues, dans l’arrière-cour de mes peurs, je nettoie mon visage de ce mascara illusoire et longtemps, je regarde l’orbite de mon cerveau se resserrer autour du trou noir existentiel.

Crime passionnel


Ma plume vogue sur le cours d’une encre noire, s’écoulant doucement entre les rives escarpées de mes attentes. De chaque coté de ce fleuve obscur se dressent les troncs décharnés des jours fanés de mon existence. Se retourner est impossible. Les flots me charrient, ridicule fétu. Je suis balloté entre les récifs de la réalité. Plus acérés que d’autres, certains viennent me porter une estocade, blessant un peu plus une âme née sous le signe de l’hémorragie existentielle.

J’atterris violemment sur la grève. Les pores de ma peau nue sucent le goût âpre de la vie. Je frissonne. Quels sont ces gens flétris devant moi qui me dévisagent de leurs yeux morts ? Sous un ciel laiteux dégoulinant d’indifférence, l’assemblée s’écarte sans un mot. Une femme s’avance en pleurant. Des chaînes sont attachées à ces pieds. Elle traîne péniblement derrière elle le boulet de mon enfance avortée. Dans sa main réside les chroniques apocryphes de mes nuits. Elle s’écroule épuisée sur le sable. Ses cheveux, filaments d’Idéal oxydé, lui recouvrent le visage. Sa bouche édentée s’ouvre pour hurler le silence de mes souvenirs. Superbe dans sa souffrance, je m’abreuve de son agonie. Je m’approche de la muse et me penchant, mes lèvres viennent tendrement effleurer son front. Sa bouche expire un souffle tiède que vient essorer la main de l’angoisse.

Et tout en l’embrassant, je la poignarde de la pointe de ma plume. A la source de son sang, mes vers prendront leur envol dès demain.

L’agonie des nuits


Toi mon amante jadis tant redoutée, jamais tu ne me laisses de repos. Tel le forçat condamné à trainer le poids de ses fautes, je suis enchainé à tes pas. Chaque jour, invisible mais pourtant plus présente que tous ces singes croisés dans les transports en commun hantés d’âmes solitaires, tu prends mon esprit dans tes aurores boréales. Ta main me guide vers des rivages cotonneux. Une lumière d’un blanc écœurant me berce parmi des ondes nauséeuses.

Quelle est cette tristesse qui s’écoule en moi ? La marée ne cesse d’enfler, charriant des miasmes d’idées décomposées et de songes éventrés par la lame de ton indifférence. Sous ton joug, écrire est devenu mon agonie. Je te sens là, à mes côtés, toujours prête à me prendre à la gorge, à jeter sur ma poitrine ton filet d’oppression.

Mes nuits sont devenues notre champ de bataille. Tu dresses tes oriflammes, petits tissus de soie flottant dans le vide de mon inspiration. La meute en furie se bouscule. Gueules écumantes, oreilles dressées au son de l’hallali. Pourtant, vois. Je ne tremble pas. J’ai revêtu depuis longtemps mon armure d’indifférence. Tes sbires ne sauraient m’atteindre.

Viens mon amante. Regarde ! Je m’offre à toi. Prends possession de ma chair. Violente-moi et abuse de mon corps sous les larmes lunaires. Lacère-moi la peau ; repaît toi de ma chair morte. Tes lèvres goûtent la solitude sur chaque pore de ma peau, s’en délectent sans jamais être rassasiées. Tu glisses ta langue dans mon cerveau, embrasse amoureusement toutes mes peurs pour mieux les entretenir. Et je sens tes dents me déchirer les entrailles, espérant voir couler ce qui s’est tari depuis longtemps.

Viens ma succube… viens t’empaler.