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Une simple histoire de nez


Monter les escaliers jusqu’à son appartement, quoi de plus banal ? A priori, hormis une cheville qui se tord, un genou qui se dérobe ou une chute, rien de bien extraordinaire ne peut survenir. Pourtant, c’est bien en gravissant cette cage d’escalier que je me suis retrouvé propulsé 30 ans en arrière, un uppercut pour un aller direct dans mes souvenirs d’enfance. Il flottait sur le palier de la voisine du dessous une délicieuse odeur de timbale de macaroni. Mes narines s’imprégnaient à plein de ce fumet et mon imagination imprimait dans le cerveau l’image de ce plat avec sa croûte réchauffée au four.

Ma pauvre voisine de 84 ans aurait été bien surprise et certainement aussi amusée de savoir que sa cuisine, aux ingrédients tout ce qu’il y a de plus  légal,  puisse faire tant d’effet. Mais elle ne pouvait pas deviner que par un de ces hasards qu’offre parfois la vie, il émanait de sa timbale de macaroni les mêmes senteurs que de celle qu’avait l’habitude de cuisiner ma grand-mère paternelle. J’étais propulsé dans mes souvenirs de vacances estivales en Bretagne, le son de la cloche appelant à dîner les petits-enfants éparpillés dans le jardin, la course effrénée avec certains de mes cousins pour arriver le premier à table et voir avec joie ma grand-mère me servir une assiette généreusement remplie. Ma voisine ne saura jamais cette envie que j’ai éprouvé de frapper à sa porte, de la voir s’ouvrir pour franchir le palier et d’un pas, me retrouver dans ces souvenirs.

La force d’évocation des odeurs me frappe toujours. Ainsi en est-il de certains parfums que j’ai cessé de porter durant un temps. Invariablement, à chaque fois que je reviens vers l’un d’entre eux, il me projette dans des fragments du passé. Je pense tout particulièrement à deux d’entre eux. J’avais l’habitude de mettre l’un lors de mes toutes premières sorties en boîtes de nuit. A présent, sa fragrance est inévitablement attachée à ces soirées, son lot de dragues timides mais aussi de danses effrénées sur la piste. L’autre quant à lui dessine devant mes yeux le visage de cette fille embrassé un soir sur les bords de Seine, de cette sensation nouvelle de lèvres qui se cherchent  avant que les langues ne s’apprivoisent. Pour qu’un parfum soit équilibré, il faut trouver un équilibre harmonieux entre les notes de tête, de cœur et de fond. Dans les notes de mes parfums, celle de tête se nomme « éclat de nostalgie », celle de cœur  « pétale de souvenir » et enfin  celle de fond « écorce du passé ».

La magie d’une odeur réside dans son cachet unique. Elle revêt autant de formes qu’il y a de narines pour la respirer.  Une odeur agréable pour l’un sera insupportable chez l’autre. Je garde en mémoire cet échange avec un ami avec qui je passais mes vacances. Nous nous promenions sur une plage bretonne à marée basse. Les algues sur le sable séchaient au soleil, dégageant cette odeur si caractéristique. Je lui avais dit combien j’appréciais celle-ci. Elle me racontait les longs voyages sur les océans, les visages burinés de vieux loups de mer, les mains crevassées par le sel de mer et les cordages de filets remontés du fond de la mer. Pour lui, m’avait-il répondu, ces émanations de goémons séchés et de vase lui soulevaient le cœur, n’évoquant que miasme et pourriture. « Des goûts et des couleurs » dit le dicton. Pour bien faire, il faudrait y ajouter les odeurs.

Mais je doute qu’un seul résident de l’immeuble n’est pas savouré par procuration la timbale de macaroni de ma vieille voisine.

Souvenirs


L’homme est en haut de la grande falaise.
Eole mène la danse dans ses longs cheveux.
En bas, l’océan n’est que blanc écumeux.
Les rides de sa peau, l’écume les baise.

L’homme revoit son frère aîné, si fier.
Son rire sonnait dans chaque goutte de pluie.
Son sourire se devinait dans la brume des airs.
La grande Faucheuse l’a plongé dans l’oubli.

L’homme repense à son père, si dur.
Ses éclats de voix roulaient dans le tonnerre.
Ses colères assombrissaient l’azur.
Aujourd’hui, il n’est plus que terre.

L’homme se souvient de sa mère, si tendre.
Ses caresses courbaient les herbes de la lande.
Ses regards réchauffaient la plus froide des antres.
A présent, son corps n’est plus que cendres.

L’homme pleure en regardant l’océan.
Ses souvenirs copulent avec le néant.
Fermant les yeux, il fait un pas en avant.
Son corps va s’écraser tout doucement.

Envie de…


Envie de me foutre en l’air, lassé de jouer à « Tout va très bien Madame la marquise», de donner le change en permanence, de jeter mon sourire à la face des gens comme une convenance. Les mots me fuient et les rimes se sont évaporées depuis longtemps dans le cours asséché de ma défunte inspiration.

Tenter de pourfendre cette solitude haïe en se rendant sur les salons de discussion en ligne, constater que l’herbe n’y est pas plus verte. Mes yeux morts regardent les lignes défiler sur l’écran. Des propos ineptes s’enchaînent dans le grand vide intellectuel. D’un clic fatigué de souris sur les pseudos, je visite les profils.

« Slt. Mon prénom est Sand .J’chui une meuf cool. Venez me parler pour en savoir +. »
« Hello. J’mapel Karo. S’y t’ai 1mek cool, j’sui la pr toi. »
« par pitié g 16 an mé je ne sui pa pr autan une gamine attardé ki ne coné rien a la vi et a ce kel comporte!!! » tente d’écrire intelligemment une autre.

Vous savez quoi Sand et Karo ? Allez vous faire foutre. Restez dans votre monde virtuel à vous écouter parler. Projetez vos rêves à la petite semaine sur vos écrans. Vous ne les en fracasserez que mieux ensuite.

Mon vide à moi n’est que trop plein. Quand vous me serrez la main, ne sentez-vous pas que vous ne faites que saluer la solitude ? Ne ressentez-vous pas cette sensation glacée vous prendre les doigts dans un étau, cette caresse accompagnant la venue de la mort ? Où êtes-vous passées mes muses ? Que sont devenues mes passions ? Mon armée de songes est partie pour ne plus revenir. Elle s’est fracassée sur la réalité.

Je suis debout dans le champ de ma désolation. Pendant que le monde se contente de vivre, je tente de survivre. J’erre dans le cimetière de mon enfance. Les tombes sont parfois fendues, parfois fracassées. Ronces et orties rampent parmi les fissures. La nuit, je dors parmi ces vestiges d’une époque révolue.

Envie de me foutre en l’air, dernier pied de nez à cette enfoirée de vie.
Lui faire la nique une ultime fois.
Vous faire tous la nique.

Pourtant, je reste encore debout.

Le bistrot des états d’âme


Toujours le même cycle sans fin, un rituel matinal qui se reproduit chaque matin. J’entre dans le bar et commande mon café serré, celui qui saura venir m’administrer le coup de fouet salvateur pour ouvrir une nouvelle journée de travail.

Je l’aime ce petit bistrot. Jadis, des volutes de fumées couraient se perdre au plafond. A présent, l’atmosphère transparente et sans consistance du politiquement correct règne en maître. Malgré tout, je continue à apprécier ce coin perdu en retrait au fond d’une petite rue. Au comptoir, toujours les mêmes personnes usées par le bagage des jours perdus et regrettés . Ils jettent sur le comptoir leurs états d’âme, galets arrondis et polis à la perfection par les flots aléatoires de la vie.

Les senteurs généreuses du sombre breuvage viennent flatter mes narines, les invitant à d’étranges voyages que nul ne saurait partager. Sur le zinc rayé par les incessants arrimages des poivrots de quartier, j’observe le reflet dépoli de mon visage. Impossible de distinguer dans ce miroir des anonyme de passage les ravages de la nuit précédente. Les cernes n’existent plus ; les rides soucieuses sur le haut de mon front dégarni sont évanouies. Comptoir, ô mon comptoir, dis-moi que je suis le plus beau.

Une vieille radio crachote par ses hauts-parleurs crevés les anciens tubes d’une époque révolue. « I’m not in love » sussure vaguement à mes oreilles le groupe Ten CC. J’esquisse un vague sourire tout en portant la tasse à mes lèvres. De lourdes odeurs de malt flottent autour de mon voisin de bar. Ces pieds sont enracinés dans le plancher. Fixé dans une totale immobilité, son bras droit semble doué d’une vie autonome. Avec des intervalles aussi réguliers que celui d’un métronome, il s’avance vers son demi, s’en saisit, l’amène à hauteur de visage pour boire une goulée, et enfin le repose sur le comptoir. Un peu de mousse s’accroche à sa fine moustache brune.

Autour d’une table au fond de la pièce, deux réguliers disputent une partie de carte acharnée. Des jetons colorés sont jetés sur le tapis de jeu élimé. Quelques éclats de voix retentissent parfois quand le destin vient s’en prendre un peu plus injustement à l’un des joueurs, contrarié de se voir forcer la main.

Dehors, les premiers rayons du soleil dardent déjà. A contre-cœur, il me faut remettre le champ de ma vie sur « Play », quitter cette pause intemporelle. Au milieu des galets épars, je dépose une pièce et quitte le bistrot des états d’âme.

La marelle


L’enfant marche seul dans la cour de maternelle.
Dans sa tête, il imagine de somptueux cadeaux.
Cachée dans sa main, une craie dérobée au tableau.
Sur le goudron, il trace avec soin une marelle.

Il veut partir de la terre, se rendre au ciel,
Tracer sa grande odyssée sur le bitume.
L’absence a comme un goût d’amertume,
Le désert de son cœur s’étiole en sel.

Il jette le caillou sur le tracé de son voyage.
Ici même, sa petite maman est repartie.
Sur cette case, elle s’est diluée dans la vie.
Ses tendres baisers se fanent dans la cage.

A cloche-pied sur les ailes d’un ange,
Il escalade les nuages vers les cieux.
L’enfant sourit ; il est enfin heureux.
Ses camarades rient de cet être étrange.

Le blues du vieil homme


Il enfile son vieux chapeau de feutre et tire une longue bouffée de sa cigarette. Son regard embrasse les passants qui défilent devant lui. Ils passent, indifférents. A peine est-ce si certains lui font l’aumône d’un vague regard piqué de curiosité. Dans sa barbe de quelques jours, l’homme esquisse un vague sourire. Ces badauds ne le savent pas encore mais d’ici quelques minutes, il sera le seul roi de cette place. Cependant, rien ne le presse. Il laisse le temps filer autour de lui, ce temps insaisissable auquel il refuse de se soumettre. Le soleil décline mais il est encore suffisamment présent pour que les lampadaires restent éteints. Derrière lui, une façade d’église; une de ces nombreuses églises qui parsèment la ville. Des grappes de touristes entrent et sortent de celle-ci. Appareils photos dégainés, flashs qui crépitent pour tenter de fixer un fragment de temps sur la pellicule, un éphémère éclat de vécu qui pourtant finira par s’oxyder dans les mémoires de ces voyageurs en transit dans son monde.

De sa cigarette presque entièrement consumée, il aspire une dernière bouffée. Acteur de sa propre pièce de théâtre, il se prépare à entrer en scène. Les pavés centenaires sont ses planches, la nuit tombante son ouverture de rideau. Il s’assoit sur les premières marches de l’église. Il peut surprendre certaines pensées qui l’imaginent faire la manche et quémander quelques malheureuses piécettes. Derechef, il sourit. Personne n’attend encore après lui. Pourtant, dans peu de temps, son public sera là. Contre toute apparence, il sera celui qui accordera une obole, quelques morceaux de rêve.

Ces doigts se mettent en position. Malgré la corne de ces années passées à forger la musique de ses amours perdus, de ses attentes à jamais suspendues, le contact des cordes le fait à chaque fois frissonner tel un couple de vieux amants qui ne cessent de s’aimer et de vibrer aux accords de l’autre, transcendant le temps qui s’écoule. Les premières notes retentissent dans la chaleur de cette soirée d’été. Le spectacle de la rue s’est mis en pause. La guitare converse avec les gargouilles grisâtres. Les notes s’envolent, cristal sonore se répandant autour de lui. Les yeux mi-clos, il aperçoit un couple faire halte sur un banc à quelques mètres. Ils se tiennent par la main et écoute cette ballade impromptue. De ses cordes vocales ébréchées par les doigts râpeux du whisky, une voix rauque vient enlacer la mélodie de sa guitare. Les accords pleurent, sublimes. Ici-même, il se revoit embrassant pour la première fois cette jeune fille rousse. Sa peau avait un goût de pêche assaisonné aux tâches de rousseur. Ses lèvres charnues sur lesquelles se promenait sa langue étaient un lit de roses fraîches où il venait s’égarer. Oui, c’était ici, un passé révolu qu’il conserve dans l’écrin de ses chansons.

Depuis combien de temps est-il là en train de jouer ? Il n’en a cure. Tandis que le rang des spectateurs ne cesse de grandir, il danse avec le souvenir de cet ange aux cheveux flamboyants, ce joyau de jeunesse incrusté dans son cœur et qui se brisa, transperçant son futur et l’emmenant là où jamais il ne pourra l’atteindre, sur des flots rougeâtres en furie.

Et tandis que par une nuit estivale, sur les marches d’une église, un vieux chanteur de blues fait vibrer sa guitare, lui arrachant des sanglots d’une rare beauté, une grand-mère aux bras piquetés de tâches de rousseur narre son premier amour perdu à sa petite fille rousse.

Une plage comme tant d’autres


L’automne
Une plage comme tant d’autres
Quelques promeneurs du dimanche déambulent
Des traces de pas dans le sable détrempé
Le bruit des vagues plus bas sur le rivage
Les cris aigus des mouettes dans le ciel
Sur la digue des gouttes de pluies s’écrasent
Un chien en vadrouille lève la patte
L’odeur des goémons humides flotte dans le vent
Il balaye les feuilles éparses de la saison morte

Les mains dans les poches, je marche
Le long de cette plage parmi tant d’autres
J’avance vers cette jetée de rochers noirs
Langue râpeuse se jetant dans l’océan
Il y a une décennie je me souviens
Une décennie qui n’est pourtant que hier
Ta silhouette est encore gravée dans le granit
Celui de ces rochers, celui de ma mémoire

Je m’assois en tailleur juste sur le bord
Le ressac de la marée lèche mes jambes
Souvenirs qui défilent sans relâche
Tu sais je n’ai rien oublié
Le sel de ton regard sape mon présent
Mon cœur est rongé de ton absence

La ligne d’horizon tremblote légèrement
Etendre mon bras comme pour la toucher
Ne rencontrer pourtant que le vide
Si le sel de ton regard s’est évaporé
Celui de mes larmes commémore ton nom

Un crabe vert erre entre les algues
Tandis que la nuit commence à tomber
En retrait sur un banc de sable
Un musicien me regarde en souriant
Des vagues accords de cornemuse
Se mirent dans le reflet de l’eau

Il me semble que mon corps a froid
Je me recroqueville
Position fœtale
Mon amour…

Cirrhose du temps passé


Toujours les mêmes paysages couleur cendre
Les bouts incandescents des cigarettes rougeoient
Yeux rougeâtres miroitant dans des regards tendres
Les fumées s’envolent dans les airs et tournoient

Les haut-parleurs crachent leurs notes binaires
Des couples improbables s’agrègent sur la piste
Des corps, une écume de chaleur diffuse dans l’air
La scène tant rejouée expire dans un soupir si triste

Toujours les mêmes regrets aux couleurs trépassées
Dans cette boîte de nuit, je m’étire jusqu’à dislocation
Le verre de whisky se vide dans mes larmes asséchées
Dansez jeunesse, profitez de ces doux moments d’été

Ma propre vie s’est arrêtée, suspendue sur un point-virgule
Balafre béante, ouverte sur le gouffre d’une vie en chute libre
Sur cette fille frivole qui danse, le temps a jeté son opercule
Elle fut moi avant que l’alcool ne m’ôte mon dernier rire.

Transmutation de l’alpha


Des mots en pleine figure. Impact des voyelles sur les arêtes du présent ; choc des consonnes sur l’esquisse du futur.

Tu fus mon alpha.

Flashback ; travelling arrière sur ces jours qui se peignaient sur la toile de l’espoir. Zoom sur ton regard bleu pâle. Ton iris éclate en rivière de diamants. Un regard qui appose ses lèvres sur tes perles d’émotion. A nos pieds, la Seine s’écoule tranquillement. En arrière plan, derrière un bosquet d’arbres, la couronne de lumière de la Tour Eiffel émerge. Ralenti sur nos mains qui se cherchent ; nos corps qui s’enlacent sous les premiers jours de l’été. Un peu plus loin sur le quai, un homme caresse sa guitare. Bande originale du court métrage : Sairway to heaven en acoustique.

« There’s a Lady who’s sure all that glitters is gold »
En étais-tu si certaine ma Lady ? Ne voyais-tu donc que de l’or dans mes pas ? Si ceux-ci brillaient tant, ce n’était que pour t’ouvrir le chemin dans ta nuit. Si mes yeux ne reflétaient qu’un lac dans lequel te baigner, ce n’était que pour pouvoir t’y plonger tout ton saoul. Ma Lady, tout ce qui brillait n’était pas or terrestre. Tu étais l’alchimiste m’offrant la Pierre Philosophale. De cette substance, je transmutais notre vil quotidien en moments précieux que j’enfilais les uns derrière les autres pour te parer d’une rivière comme jamais autre dame n’en a portée. Aurais-je du en extraire également la Panacée pour venir apaiser tes maux ? Dis-moi ma Lady, aurait-ce été suffisant…

« And she’s buying a stairway to heaven »
Non. Le paradis n’est pas ici bas. Toutes ces nuits passées avec nos creusets et nos athanors, à mélanger des onces de promesses et à distiller nos sentiments ne furent que pure perte. L’œuf philosophique n’est qu’une légende pour les âmes candides. L’escalier menant au paradis est en ruine depuis longtemps. Nous le savions pourtant ma Lady. Nous le savions…

Nouveau travelling. Retour sur une toile de l’espoir sur laquelle achève de déteindre les couleurs de nos sourires. A nos pieds, la Seine s’écoule toujours tranquillement et la lumière de couronne de la Tour Eiffel continue de flirter avec les astres.

Tu es partie. Seuls restent tes mots qui se brisent sur la réalité. Le guitariste est toujours là, jouant inlassablement la même bande originale.

« Sometimes all of our toughts are missgiven »

Tu es mon oméga.