Souscrire au Flux RSS
soyez informés des
dernières nouvelles du site
et des derniers articles

Fils du Rêve


Penses-tu que je ne ressente point ta douleur ? Imagines-tu le soir que mes pensées ne s’attardent pas sur ton gouffre ? Je connais ton mal et ta plaie béante. Je pourrais y plonger les doigts et goûter le sang qui s’en écoule. Je le porterais à mes lèvres que j’en connaîtrais le goût amer et corrosif.

Souvent, je ferme les yeux et je te vois te débattant, enchaîné au mur de tes lamentations. Si tu savais… Je désire tant pouvoir venir te libérer, t’affranchir de tes illusions perdues. L’amitié peut beaucoup mais que puis-je faire pour te montrer la voie de la Vérité ? Il n’appartient qu’à toi de la trouver. Tu n’es esclave que de toi-même. Ces fers contre lesquels tu te débats jusqu’à t’en entailler les veines, je ne puis te les ôter. Tout ce sang qui s’écoule de tes blessures n’est qu’une liturgie sans avenir.

Elle était tout pour toi. Ton cœur, sans hésiter, tu l’avais lié au sien par des fils invisibles des yeux mais plus résistants que tout un empire. De tes rêves, tu avais tracé les frontières de ce qui n’aurait jamais du s’effondrer. Tu étais seul monarque auto proclamé d’un royaume que nul ne pouvait percevoir. Le trône à tes côtés, tu l’avais patiemment construit, allant chercher par delà les plus vastes contrées des bois d’une rareté et d’une valeur sans pareille. Jour après jour, tu avais travaillé cette noble matière. Quand la nuit succédait à la clarté diurne, tu continuais patiemment à confectionner ce trône, l’incrustant de pierres précieuses qui ne se trouvent que dans les songes des âmes les plus nobles. Une fois achevé ton travail de rêveur, tu avais attendu, projetant des désirs, les transcendant jusqu’à en faire cette reine tant désirée.

Tu n’avais pas vu que ce n’était qu’un mirage. Le jour ou ton bras traversa son image pour n’embrasser que le vide, tout s’effondra.

A présent, ton royaume s’enfonce dans les ténèbres. A la place de ta reine, il ne reste plus que de la poussière que viennent mouiller tes larmes. Continue à pleurer mon ami ; laisse ces larmes purificatrices nettoyer ce trône bâti avec tant d’amour. Ne les vois-tu pas le faire reluire ?

Une princesse est en marche vers toi. Les cieux me l’ont murmuré. Sa robe n’est plus que haillons et dans sa chevelure lunaire s’accrochent des filaments de désespoir. Pour elle, garde ton trône vide. Ne le pollue pas d’inutiles rapines sentimentales. Tu vaux tellement plus. Préserve ton royaume fin prêt pour le Jour et dresse lors de sa venue une table comme nulle princesse jamais n’en aura connu.

En attendant, garde ton cœur meurtri de la cécité et toise de haut le monde qui t’entoure car tu n’es pas de ce monde. Tu es un des fils du Rêve destiné à donner naissance à un Bonheur réservé à de rares initiés.

Les bulles cristallines


L’homme s’était installé au coin d’une rue. Quelques flocons balayés par le vent trainaient dans le ciel, comme refusant de venir choir sur le trottoir détrempé. Il faisait froid. Les passants défilaient, automates réglés dans des trajectoires prévisibles. Leurs silhouettes courbées, dérisoire armure pour se protéger de la morsure de la bise, dessinaient un court instant une ombre agonisante sur les murs des immeubles.

Devant son étal de fortune, l’homme attendait, serein. L’étoffe du temps semblait se déchirer à son approche, se fracasser contre le mur d’une réalité insaisissable. Il regardait ces fragments d’existence voler, aussi hagards que ces flocons neigeux se perdant dans sa chevelure cendre. Parfois, il arrivait qu’une âme un peu plus flâneuse mette son pendule à l’arrêt pour contempler son inventaire. Ces âmes étaient d’autant plus magnifiques que rares.

Les sphères cristallines posées sur son inventaire éclataient en couleurs chamarrées. Des pétales d’un rouge sanguin, des corolles de lilas, des rayons d’un jaune chaleureux, des étoiles d’un blanc lunaire dont les branches s’étiraient en folles arabesques parme, toutes ces formes se mêlaient, s’entrelaçaient dans une danse lascive avant d’exploser en une multitude de projection pastelle.

Bien que semblable, aucune n’était identique. Toutes avaient leur particularité. L’homme les connaissait chacune dans le moindre détail. A sa gauche, il plaçait toujours celle aux coloris les plus fantasmagoriques. A travers la surface de la sphère, son regard y lisait des histoires aux senteurs de légendes. Des korrigans venaient s’accrocher aux parois arrondis ; des licornes aux longues crinières galopaient sur la voute argentine, des lutins s’agitaient autour d’un feu. A sa droite, il avait l’habitude de mettre une bulle bien différente. Des fumées ténébreuses étalaient leurs langues sur les parois translucides. Tourmentées, elles s’enroulaient sur elles-mêmes avant de mourir pour renaître. Parfois, entre deux lambeaux vaporeux tombant en ruine, il pouvait discerner des visages tourmentés, aux bouches tordus par des rictus de souffrance. Sous les larmes angoissées des rêves inassouvis, de la buée saline se condensait au sein de la bulle

L’homme esquissa un sourire devant l’enfant qui venait de s’arrêter devant son étal. Il effleura sa joue du bout des doigts. Le détrousseur allait pouvoir confier à son associé un nouveau fragment d’âme à cultiver dans une de ses bulles cristallines.

Diadème temporel


La poésie, ce n’est pas sa tasse de thé. Je pourrais lui écrire bien des vers mais combien sonneraient juste ? Combien parviendraient à vibrer au rythme de son souffle ? Très certainement, quelques rimes sauraient venir épouser ses courbes ou se déposer sur le rebord de son regard. Pourtant, ces mots resteraient un futil assemblage de lettres, métaphore des legos de mon enfance. Et puis la poésie… cela n’est pas sa tasse de thé. Il me faut donc trouver une autre tasse ainsi que le breuvage pour l’épancher. Une infusion de tendresse pour voir sa peau frémir comme la surface de l’océan sous la brise marine, des arômes de douceur à tremper dans l’eau de son quotidien, des fragrances de caresses pour venir chatouiller ses narines, … Les décoctions à composer sont multiples mais aucune ne saurait offrir une odeur plus parfaite que celle de sa chevelure ; aucune ne pourrait ravir la langue autant que le goût de sa peau sablée.

Je m’étais promis de ne pas écrire des vers. Mais malgré moi, son image m’a guidé vers des rivages poétiques. Mes pas foulent une herbe fraîche et humide de rosée matinale. Devant moi, à quelques mètres, des buissons en bataille se dressent. Leurs couleurs chamarrées dansent et paraissent e mouvoir, défilé impromptu sans cesse renouvelé.

Des pétales desséchés gisent à terre. Le bruit de mes pieds les embrassant résonne à mes oreilles. Craquement des végétaux abandonnés là au gré des saisons. Je me penche pour en saisir une pleine poignée. Entre mes paumes, je la pétri, la malaxe. Les pétales s’effritent, poussière glissant de mes doigts. Ils tombent sur l’humus de ma vie. Debout sur ce lit de matière organique, je ne cesse de réduire en scories ces souvenirs abandonnés depuis longtemps. Aucune sève ne s’écoule. L’inspiration de ces amours au passé composé est désormais tarie.

Sous les frondaisons du royaume de cette princesse, des charmilles s’étalent, allées visiblement sans fin s’enfonçant loin à travers les charmes de ses contrées. Dans une de ces tonnelles, je me suis saisi d’une ramure et j’ai commencé à la tresser sur le fil argenté du présent. Des heures durant, je n’ai cesse de travailler. J’ai continué mon ouvrage jusqu’à des heures indues. Sous les étoiles de sa présence, j’ai tressé encore et encore. Les saisons se succédaient. La peau de mes mains se desséchait sous la chaleur des jours torrides avant de se craqueler sous la gerçure du froid hivernal. La pluie, la neige, le vent, toutes ces variations temporelles rehaussaient mon œuvre.

Le jour où cette princesse qui n’aime pas la poésie viendra me trouver, à défaut de vers, je déposerai sur son front un diadème de verdure confectionné sur la trame de nos altérations partagées.

Le chasseur d’étoiles


La nuit vient d’étirer son voile sur un soleil impudique.
Elle allume ses lucioles, éternels lampadaires célestes.
Celles-ci dansent un ballet avec cette terre si inique.
Dans le miroir lunaire se reflète chacun de leur geste.

Les enfants sont en partance vers les contrées de Morphée.
Lutins, fées et korrigans sortent de leurs demeures.
Les amants s’oublient dans des jeux de corps dénudés.
Le chasseur d’étoile affûte ses armes pour la grande Heure.

Il arpente son royaume, marchant de comètes en galaxies.
La pointe de ses flèches est forgée par ses étoiles amantes.
Le bois de son arc provient des astres qui au loin reluisent.
Le fil de l’arme est un cheveu volé à une météorite errante.

Derrière lui éclate en diamants la traînée de ses songes.
Dans son sillage, les orbites des planètes s’effacent.
De son carquois nocturne, il sort une flèche et s’allonge.
Le trait d’argent jaillit, une nouvelle étoile trépasse.

Eruptions


Les hommes accouchent de leurs cauchemars mais aussi de leurs rêves. Il se cache sous les pulsions que nous chevauchons tout au long de notre vie. De son essence, nous nous abreuvons sans même le savoir. Des armées partent en guerre ; des artistes façonnent des œuvres embrassant le sublime ; des fous de Dieu tuent leurs prochains par amour ; des pervers abusent de jeunes enfants dans les bidonvilles crasseux de Thaïlande, à Bangkok ; des amants copulent en étreignant un instant d’éphémère ; une mère berce son enfant contre son sein maternel, le pendule de l’esprit, embrasse tout cela. Il ne connaît ni l’ombre ni la lumière. Il est au dessus des morales. En lui fusionnent le bien et le mal dans le magma originel.

Lave en fusion qui coule à travers chaque fibre vivante, la poussant à rester debout, à vivre, toujours vivre, même si cela doit être illusoire. Oser s’abandonner à ce frisson mystique, faire de son âme une barque et naviguer sur les flots en furie du pendule de l’esprit, sans craindre de s’y brûler, l’avez-vous comme moi déjà expérimenté ? Avez-vous connu cette exaltation, cet orgasme intellectuel, cette jouissance, cette éjaculation de réalisme sans retour ?

J’aimerai tellement vous emmener dans ce voyage sans retour, ce terrible apprentissage de la souffrance dont personne ne ressort. Je désirerai plus que tout vous convier à embarquer à bord de mon âme sanglante, vous montrer combien une Vie pleinement vécue n’est qu’une suite constante de désillusions. Et pourtant…

Vous verriez ce que je vois,
Ce sang croûté dans le grand livre de notre Destinée,
Ces songes adipeux imprégnant chaque ligne,
Ces amours travestis rongeant les pages,
Ces sentiments de pitié, de bonté, éclatant sur les feuilles, dans lesquelles l’encre se dilue,
Et toute cette rancœur que nous accumulons en nous jusqu’à en crever.

A vouloir tracer des frontières, nous enfermer dans des carcans, lentement, nous sombrons dans un océan d’indifférence. Dès notre naissance, nous sommes marqués au fer blanc du lègue spirituel et moral de nos ancêtres. Ainsi pensons-nous savoir que dans le Mal, il ne se trouvera jamais rien d’admirable. Pourtant… Le Beau est indifférent à cela tout comme le Laid. Réfuter le mal qui est en nous, c’est se renier soi-même. Le rejetant, nous sommes habités par l’utopie de faire pencher la balance universelle vers le Bien. Or, l’un et l’autre sont indissociables et ne peuvent vivre sans cette dualité primaire. Du Mal découle le Bien qui lui-même prend sa source dans le Mal. Le cercle est bouclé. Et nous gravitons tous en orbite autour de celui-ci, sans jamais pouvoir se détacher de cet aimant qui nous attire et nous repousse à chaque instant.

Les milles et une nuit


Bien malgré moi, son ombre épouse les contours de mon âme Elle enlace les courbes irrégulières de mes journées décomposées, se loge dans les aspérités de mes pensées. Dans les rues, songeur, j’erre parmi le brouillard de son image. Mon sommeil perdu s’étend dans cette étrange torpeur.

L’ombre n’a de cesse de s’allonger. Elle s’étire insidieusement, s’enroule sur elle-même dans des tourbillons qui semblent ne jamais devoir finir. J’avance en silence sur cette voie lactée vaporeuse à flanc de falaise. Le pinceau de mes peut être dérobe des parcelles de couleur dans l’iris des yeux d’une fille venue d’ailleurs. Il décore la galaxie de mes troubles sentiments d’astres aux teintes volées dans ce regard tant désiré mais qui ne cesse de me fuir.

Je pourfends chacune de mes nuits, déambulant sur le fil cosmique d’une image insaisissable. Quand provient le petit matin, je trébuche sur les frissons naissants d’une souffrance en devenir. Chaque bâillon posé sur mon cœur fébrile me rappelle ce que je voudrais oublier. Chaque parcelle de mes journées ébranle une armure que je pensais forgée dans le plus solide des alliages.

Les champs de ma réalité se consument inexorablement. L’horizon détrempé de mes peurs ne parvient pas à apaiser des flammes qui se font toujours plus voraces. Où que je puisse regarder, la même princesse flotte. Elle s’est assise sans prévenir sur le trône de mon cœur avec comme seul sceptre son sourire énigmatique.

Je demeure là, au pied de ce royaume dont les fondations s’écroulent en chœur avec mes certitudes périmées. Dans les mains ciselées de la Shéhérazade de mes milles et une nuit, le blanc-seing que je lui ai remis termine de se froisser.