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Mortels âstres


La nuit, je lève les yeux vers la voûte étoilée. Je tente de déchirer le voile que tissent les étoiles depuis que l’univers est univers. Avez-vous conscience de celui-ci ? Il ondule dans le souffle glacial du cosmos. Mais mon regard n’est sans doute pas encore suffisamment acéré et je me sens impuissant. Seul brille au dessus de ma tête une lune sombre dont n’émane aucune lumière. Elle vous est invisible. Seuls les esprits épurés de toutes considérations morales peuvent l’apercevoir. Certains soirs, elle se livre un peu plus à moi et vient baigner mon âme de son sombre nimbe, me dictant des vers venus d’une autre réalité, des mots qui s’engouffrent en moi, violent mon imagination et, s’accouplant avec elle, accouche d’enfants superbes de monstruosité.

Ils ne m’appartiennent pas. Je suis le géniteur infernal que sa propre progéniture rejette et assassine chaque jour un peu plus. Quand le jour délavé par les souffrances est occis par la nuit, ma descendance maudite vient se lover sous mes draps pour me remémorer mes pires cauchemars, me les susurrer comme un amant mordillerait tendrement le lobe d’oreille de l’égérie de son cœur.

Non, je ne suis pas maître de mes propres écrits. Je ne suis qu’un vecteur de transmission. Mon inspiration est comme cette eau limpide mais empoisonnée à laquelle ne peut résister l’assoiffé. Je vous offre ce nectar tant désiré par votre âme. Tentateur, il n’est là que pour être bu jusqu’à la lie. A quatre pattes, dans votre boue existentielle, vous lapez encore et encore. Votre langue n’est plus que chair à vif mais dans la souffrance, vous continuez toujours à vous désaltérer à la source qui lentement vous entraîne vers mes abîmes.

Dans la mort des êtres qui nous sont chers se trouve notre propre rédemption. Réaliser notre futilité, englober dans son immensité le non-sens absolu de notre vie et de ses fondations, s’improviser architecte de son destin sans même savoir comment en bâtir les plans, tout cela, je le dois à ces êtres aimés qui ont disparu pour aller embrasser dans la mort le pendule de l’esprit. De cette ignominie, je sors grandi, endurci. Mon impuissance tragique à agripper ces destins trop vite éteints se mu en rage, me poussant à survivre à mes peines, à violenter mes maux jusqu’à les en faire crever, à lever un poing d’insoumis haineux, en forme d’interrogation et de révolte, vers les cieux.

A trop vouloir m’approcher du pendule de l’esprit, je me suis trouvé dans l’axe de son balancement. Violemment, de tout son poids, il m’a heurté et m’a fait tomber lourdement à terre, une terre acre et râpeuse sur laquelle la paume des mains et les genoux s’écorchent. Je me suis pourtant relevé. Seul le bruit du pendule décapitant un air à l’agonie résonnait à mes oreilles. Autour de moi, le rideau opaque de la nuit. Les lamentations de l’Humanité étaient inscrites sur chaque étoile. Toutes nos lubies et nos croyances gisaient là, empalées sur des astres morts.

Au rythme de mes pas


Ce soir, en revenant chez moi, j’ai choisi de faire quelques détours afin de ne pas me trouver à la porte de mon immeuble trop rapidement. La marche est une activité qui stimule ma réflexion et ma créativité. Ce n’est pourtant pas grand-chose à bien y penser. D’un point de vue strictement physique, il s’agit simplement de mettre un pied devant l’autre. Quoi de plus commun ? Pourtant, chaque pas me mène un peu plus en moi, me livre à moi-même. A flâner sans but précis dans les rues, j’en arrive à déambuler dans les méandres de mon esprit, plus tortueux que les grands boulevards Haussmanniens mais surtout, plus torturés. Je m’isole de cette grise réalité qui m’entoure, me détache d’un monde d’illusions matérielles pour toucher du doigt la réalité existentielle de mon âme.

Marchant donc dans la rue pour parvenir au pas de ma porte, je vous observais comme on s’imprègne d’une nature morte dans un musé. Je vous voyais mais vous étiez aveugles. Je vous entendais mais vous étiez sourds. Des rythmes électroniques tribaux me martelaient le cerveau. Des mélopées orientales copulant avec des boucles synthétiques dans un tourbillon sonore incessant… Sans doute est-ce là ce qui se nomme le brassage des cultures. Le son de mon walkman n’était pas encore assez puissant. Il me fallait m’isoler encore plus, me couper de vos bruits, de vos pensées qui me frappaient au visage. Vous vous traîniez sur le bitume tandis que je prenais mon envol.

Je vous dévisageais accablés par le poids de la Vie. Vos esprits sont des livres ouverts dans lesquels je me sers. L’humanité n’est qu’une immense bibliothèque qui s’enrichit jour après jour de nouveaux manuscrits. Regardez-moi ; je viole vos âmes depuis longtemps souillées par la médiocrité ambiante. Je vis dans un songe patiemment construit sur les débris de vos propres rêves.

Ne jamais s’arrêter…
Toujours marcher…
Que le pendule de l’esprit ne cesse jamais d’osciller.
Ou en est le vôtre ? Vient-il se briser contre les murs de la bienséance ?

Ces personnes qui vont s’enfermer dans des musés, se gargariser du Beau à l’état brut ont-elles conscience d’être elle-même les pièces d’un musé nommé monde ? Savent-elles que certaines âmes éveillées les observent en silence, les dépeignent dans leurs créations ? Eprouver et embrasser des vertiges confinant au mystique devant un tableau est un premier pas sur le chemin initiatique de cette supériorité d’esprit. Mais se sentir tomber dans les abîmes angoissants du questionnement incessant en dévisageant son prochain, c’est commencer à vivre pleinement sa Vie en acceptant de la soumettre aux aléas permanents du chemin de la souffrance métaphysique.

Balancer le pendule de son esprit jusqu’aux plus extrêmes limites,
Le voir frôler ces murs de la pensée consumériste sans pour autant s’y encastrer,
Sans cesse préserver cette oscillation qui nous tire vers le haut.

Eruptions


Les hommes accouchent de leurs cauchemars mais aussi de leurs rêves. Il se cache sous les pulsions que nous chevauchons tout au long de notre vie. De son essence, nous nous abreuvons sans même le savoir. Des armées partent en guerre ; des artistes façonnent des œuvres embrassant le sublime ; des fous de Dieu tuent leurs prochains par amour ; des pervers abusent de jeunes enfants dans les bidonvilles crasseux de Thaïlande, à Bangkok ; des amants copulent en étreignant un instant d’éphémère ; une mère berce son enfant contre son sein maternel, le pendule de l’esprit, embrasse tout cela. Il ne connaît ni l’ombre ni la lumière. Il est au dessus des morales. En lui fusionnent le bien et le mal dans le magma originel.

Lave en fusion qui coule à travers chaque fibre vivante, la poussant à rester debout, à vivre, toujours vivre, même si cela doit être illusoire. Oser s’abandonner à ce frisson mystique, faire de son âme une barque et naviguer sur les flots en furie du pendule de l’esprit, sans craindre de s’y brûler, l’avez-vous comme moi déjà expérimenté ? Avez-vous connu cette exaltation, cet orgasme intellectuel, cette jouissance, cette éjaculation de réalisme sans retour ?

J’aimerai tellement vous emmener dans ce voyage sans retour, ce terrible apprentissage de la souffrance dont personne ne ressort. Je désirerai plus que tout vous convier à embarquer à bord de mon âme sanglante, vous montrer combien une Vie pleinement vécue n’est qu’une suite constante de désillusions. Et pourtant…

Vous verriez ce que je vois,
Ce sang croûté dans le grand livre de notre Destinée,
Ces songes adipeux imprégnant chaque ligne,
Ces amours travestis rongeant les pages,
Ces sentiments de pitié, de bonté, éclatant sur les feuilles, dans lesquelles l’encre se dilue,
Et toute cette rancœur que nous accumulons en nous jusqu’à en crever.

A vouloir tracer des frontières, nous enfermer dans des carcans, lentement, nous sombrons dans un océan d’indifférence. Dès notre naissance, nous sommes marqués au fer blanc du lègue spirituel et moral de nos ancêtres. Ainsi pensons-nous savoir que dans le Mal, il ne se trouvera jamais rien d’admirable. Pourtant… Le Beau est indifférent à cela tout comme le Laid. Réfuter le mal qui est en nous, c’est se renier soi-même. Le rejetant, nous sommes habités par l’utopie de faire pencher la balance universelle vers le Bien. Or, l’un et l’autre sont indissociables et ne peuvent vivre sans cette dualité primaire. Du Mal découle le Bien qui lui-même prend sa source dans le Mal. Le cercle est bouclé. Et nous gravitons tous en orbite autour de celui-ci, sans jamais pouvoir se détacher de cet aimant qui nous attire et nous repousse à chaque instant.