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Le jazzman


Ses doigts courent le long du saxophone. Les filaments de lumière des lampadaires rebondissent sur le laiton de l’instrument, dansant au rythme des ondulations du musicien. Des badauds s’attroupent. Certains s’arrêtent le temps d’une musique, d’autres se laissent aller à égrener les minutes, oubliant pour un temps leur destination.

Le jazzman solitaire voit son public grossir. Il ferme les yeux, laisse son imagination glisser sur les notes. Il n’est plus dans une rue mais sur la scène. Oublié son vieux chapeau feutre posé devant lui où résonne parfois le tintement d’une pièce, effacé le souvenir de sa maîtresse la nuit dernière, il fait chanter ses rêves. Son souffle coule en flots d’octaves et de quintes. Il navigue sur une rivière de sons dont il creuse le lit avec patience avant de faire exploser en cascade les arpèges. Chaque vibration de l’anche sur la facette du bec éclate en feu d’artifice sonore dans les oreilles de son auditoire.

Des gouttes de pluies viennent s’écraser sur un bitume chauffé par une chaude journée d’été. Il continue à jouer, capturant chaque parcelle du paysage urbain pour la rehausser d’un manteau de mélodie. Au loin, le tonnerre gronde sourdement. Le vent se lève et les quelques gouttes deviennent averse. Les badauds se ressaisissent rapidement de leurs chapelets temporels et s’éparpillent. Le jazzman reste seul sur son bout de quai de Seine. Son chapeau feutre détrempé s’affaisse. Toujours, le saxophone continue de chanter. Les doigts agiles sautillent de clefs en clefs. Le vent s’engouffrant sous le Pont Neuf en mugissant est son chœur ; la pluie tombant sur les pavés sa rythmique.

Il est seul avec sa musique. Un passant téméraire pourrait bien s’arrêter, il ne verrait pas les larmes poindrent aux coins de ses yeux. Car ses émotions s’accordent au registre de sa mélodie. Qu’elle soit grave, médium ou aigu, elle enlace son âme.

Et ce soir, même s’il boira seul son café au comptoir du troquet du coin, même s’il passera la nuit sous un pont, abandonné sans prévenir par une maîtresse qui aimait sa musique à défaut de l’homme qu’il est, le jazzman se couchera heureux, rêvant à la musique de ses lendemains.

Transmutation de l’alpha


Des mots en pleine figure. Impact des voyelles sur les arêtes du présent ; choc des consonnes sur l’esquisse du futur.

Tu fus mon alpha.

Flashback ; travelling arrière sur ces jours qui se peignaient sur la toile de l’espoir. Zoom sur ton regard bleu pâle. Ton iris éclate en rivière de diamants. Un regard qui appose ses lèvres sur tes perles d’émotion. A nos pieds, la Seine s’écoule tranquillement. En arrière plan, derrière un bosquet d’arbres, la couronne de lumière de la Tour Eiffel émerge. Ralenti sur nos mains qui se cherchent ; nos corps qui s’enlacent sous les premiers jours de l’été. Un peu plus loin sur le quai, un homme caresse sa guitare. Bande originale du court métrage : Sairway to heaven en acoustique.

« There’s a Lady who’s sure all that glitters is gold »
En étais-tu si certaine ma Lady ? Ne voyais-tu donc que de l’or dans mes pas ? Si ceux-ci brillaient tant, ce n’était que pour t’ouvrir le chemin dans ta nuit. Si mes yeux ne reflétaient qu’un lac dans lequel te baigner, ce n’était que pour pouvoir t’y plonger tout ton saoul. Ma Lady, tout ce qui brillait n’était pas or terrestre. Tu étais l’alchimiste m’offrant la Pierre Philosophale. De cette substance, je transmutais notre vil quotidien en moments précieux que j’enfilais les uns derrière les autres pour te parer d’une rivière comme jamais autre dame n’en a portée. Aurais-je du en extraire également la Panacée pour venir apaiser tes maux ? Dis-moi ma Lady, aurait-ce été suffisant…

« And she’s buying a stairway to heaven »
Non. Le paradis n’est pas ici bas. Toutes ces nuits passées avec nos creusets et nos athanors, à mélanger des onces de promesses et à distiller nos sentiments ne furent que pure perte. L’œuf philosophique n’est qu’une légende pour les âmes candides. L’escalier menant au paradis est en ruine depuis longtemps. Nous le savions pourtant ma Lady. Nous le savions…

Nouveau travelling. Retour sur une toile de l’espoir sur laquelle achève de déteindre les couleurs de nos sourires. A nos pieds, la Seine s’écoule toujours tranquillement et la lumière de couronne de la Tour Eiffel continue de flirter avec les astres.

Tu es partie. Seuls restent tes mots qui se brisent sur la réalité. Le guitariste est toujours là, jouant inlassablement la même bande originale.

« Sometimes all of our toughts are missgiven »

Tu es mon oméga.

Au rythme de mes pas


Ce soir, en revenant chez moi, j’ai choisi de faire quelques détours afin de ne pas me trouver à la porte de mon immeuble trop rapidement. La marche est une activité qui stimule ma réflexion et ma créativité. Ce n’est pourtant pas grand-chose à bien y penser. D’un point de vue strictement physique, il s’agit simplement de mettre un pied devant l’autre. Quoi de plus commun ? Pourtant, chaque pas me mène un peu plus en moi, me livre à moi-même. A flâner sans but précis dans les rues, j’en arrive à déambuler dans les méandres de mon esprit, plus tortueux que les grands boulevards Haussmanniens mais surtout, plus torturés. Je m’isole de cette grise réalité qui m’entoure, me détache d’un monde d’illusions matérielles pour toucher du doigt la réalité existentielle de mon âme.

Marchant donc dans la rue pour parvenir au pas de ma porte, je vous observais comme on s’imprègne d’une nature morte dans un musé. Je vous voyais mais vous étiez aveugles. Je vous entendais mais vous étiez sourds. Des rythmes électroniques tribaux me martelaient le cerveau. Des mélopées orientales copulant avec des boucles synthétiques dans un tourbillon sonore incessant… Sans doute est-ce là ce qui se nomme le brassage des cultures. Le son de mon walkman n’était pas encore assez puissant. Il me fallait m’isoler encore plus, me couper de vos bruits, de vos pensées qui me frappaient au visage. Vous vous traîniez sur le bitume tandis que je prenais mon envol.

Je vous dévisageais accablés par le poids de la Vie. Vos esprits sont des livres ouverts dans lesquels je me sers. L’humanité n’est qu’une immense bibliothèque qui s’enrichit jour après jour de nouveaux manuscrits. Regardez-moi ; je viole vos âmes depuis longtemps souillées par la médiocrité ambiante. Je vis dans un songe patiemment construit sur les débris de vos propres rêves.

Ne jamais s’arrêter…
Toujours marcher…
Que le pendule de l’esprit ne cesse jamais d’osciller.
Ou en est le vôtre ? Vient-il se briser contre les murs de la bienséance ?

Ces personnes qui vont s’enfermer dans des musés, se gargariser du Beau à l’état brut ont-elles conscience d’être elle-même les pièces d’un musé nommé monde ? Savent-elles que certaines âmes éveillées les observent en silence, les dépeignent dans leurs créations ? Eprouver et embrasser des vertiges confinant au mystique devant un tableau est un premier pas sur le chemin initiatique de cette supériorité d’esprit. Mais se sentir tomber dans les abîmes angoissants du questionnement incessant en dévisageant son prochain, c’est commencer à vivre pleinement sa Vie en acceptant de la soumettre aux aléas permanents du chemin de la souffrance métaphysique.

Balancer le pendule de son esprit jusqu’aux plus extrêmes limites,
Le voir frôler ces murs de la pensée consumériste sans pour autant s’y encastrer,
Sans cesse préserver cette oscillation qui nous tire vers le haut.