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Si l’amour est aveugle, la bêtise également


Je le confesse. Il m’arrive parfois de regarder certaines émissions de télé-réalité, non pas en aficionado de ces divertissements mais simplement pour me faire une idée par moi-même, au-delà du qu’en-dira-t-on. La seule émission où je prends un plaisir pleinement assumé est Koh-Lanta, diffusée le vendredi soir sur l’ORTF sarkozienne, TF1. Bien entendu, elle fait appel au voyeurisme mais celui-ci n’est pas dévoyé. Des valeurs nobles sont mises en avant et il est toujours intéressant d’observer les jeux d’alliances et les stratégies se mettre en place et se défaire. Vendredi dernier, j’ai donc regardé Koh-Lanta. A l’issue de l’émission, une autre télé-réalité : « L’amour est aveugle ». Sans doute déjà trop avachi dans mon canapé, j’ai eu la faiblesse de ne pas zapper et donc de découvrir ce nouveau programme de haute volée concocté par le premier producteur de bouses audiovisuel pour le PAF français qu’est Endemol.

Le principe, comme toujours racoleur, est simple. Six célibataires composés respectivement de trois filles et trois garçons, évoluent pendant 4 jours dans l’obscurité. Pour que le téléspectateur puisse néanmoins assouvir son voyeurisme, le tout est filmé via  des caméras infrarouges. Les filles et les garçons se retrouvent dans une pièce afin de pouvoir faire plus ample connaissance.  A l’issue de cette période de 4 jours en autarcie, les couples éventuellement formés peuvent finalement apercevoir l’aspect physique de l’autre et décider de la suite à donner à leur relation. Le casting est tout sauf neutre. Ainsi, pour les filles, toutes avaient un physique plutôt agréable (même si des goûts et des couleurs…) sauf une, au visage charmant mais au corps obèse et manquant d’assurance en elle. Du côté des garçons, une photocopie conforme. Des hommes bien faits, beaux parleurs et séducteurs… sauf un. Julien, 24 ans, ingénieur en informatique et au physique très banal. Les deux vilains petits canards devaient assurer l’audience. Dans l’arène du show télévisé, le spectateur allait pouvoir baver tout son content d’humiliations et de moqueries. Comme de bien entendu, les éliminés furent ces deux éléments discordants.

Or, depuis son passage dans l’émission, Julien fait le buzz sur internet, et pas à son avantage. Il est vrai que celui-ci s’est illustré d’une bien étrange façon. Passionné d’informatique, de psychologie et de philosophie, il détonnait des autres candidats par ses remarques maladroites. Quelques-unes de ses répliques sont déjà cultes.
S’adressant à une candidate, il lui demande « T’es serveuse ? Mais, c’est un accident ? » ou bien quand il affirme que « de toutes façons, si (il) essaie de le faire sans sentiment, y a popol qui se lève pas, donc c’est pas la peine ». Il s’emportera également vivement contre un de ses camarades de jeu suite à une remarque de ce dernier qui n’est pas de son goût. Quand il quittera l’émission, il déclarera « J’pense que j’ai fait honneur aux roux ».

Que ce garçon soit lunatique, qu’il se comporte étrangement, apparaissant comme décalé voir même comme associal, j’en conviens. Cependant, cela saurait-il justifier le déchainement de commentaires moqueurs et acerbes à son encontre ? Encore une fois, on observe le fruit de l’accouplement, d’autant plus malsain que consenti, d’une société de production avec un public demandeur de toujours plus de trash. Les victimes sont parfois consentantes (cf. le pitoyable et risible Mickael Vendetta), d’autres fois totalement dépassées. Julien est de cette seconde catégorie.  Des groupes sont créés sur Facebook dans le seul but de rire à ses dépens et les internautes se lâchent dans les forums. Endemol, toujours prompt à réagir, n’a fait aucun commentaire. Je gage cependant qu’ils doivent se réjouir d’un tel « succès ».

Julien a déclaré dans une interview au quotidien « France Soir » qu’il « commence à regretter, ça devient ingérable. Lorsqu’on (le) traite de psychopathe, ça ne (le) touche pas, car seul un psy est habilité à tenir ces propos. Quant aux insultes et aux moqueries, (il y est) habitué depuis la maternelle. Mais (il a) reçu une menace de mort et (il) ne sais pas quoi faire… ». Que des individus aillent jusqu’à le menacer de mort me laisse pantois. Mais ce dernier fait, doublé du lynchage sur la place publique par une opinion décérébrée est un révélateur bien cruel jeté à la face de notre société. En diffusant sans aucune morale ni retenue ces étrons dans le siphon des gogues audiovisuels, la télé-réalité est bien devenue cette arène dans laquelle le téléspectateur abaisse le pouce pour abattre celui dont il refuse la singularité.

Vendetta sur la médiocratie


Depuis ses origines, Internet est un bouillon de culture dont peut émerger le meilleur comme le pire.  Pour ce qui relève de la seconde catégorie, les exemples ne sauraient manquer. L’un des plus fameux se nomme Mickael Vendetta. Inconnu du grand public, il est parvenu à imposer son nom et sa présence dans les médias par le truchement d’un blog dans lequel il présentait un concept en carton-pâte : la bogossitude. Ajoutons à cela une attitude outrancière, jouant à l’excès sur la mégalomanie, la vantardise et le mépris d’autrui. Tous les ingrédients étaient réunis pour que ce digne ambassadeur de la culture du Rien fasse un buzz. Et pour un représentant de cette espèce,  quelle suite pouvait être plus logique que d’échouer dans l’une de ces ambassades du néant intellectuel ? Endemol, producteur de « La Ferme des célébrités », ne pouvait laisser passer l’occasion de l’enfermer dans son cirque en compagnie de peoples au statut périmé. A l’issue de plusieurs semaines de diffusion ad-nauseam de cette émission,  Mickael Vendetta fut le gagnant avec 51 % des votes du public. A l’issue de cette victoire, il a déclaré à France-Soir : « Je veux envahir la société, que ma tronche soit partout« . Au moins sommes-nous avertis. Mais la société n’a jamais au final que ce qu’elle mérite. En portant au pinacle le roi autoproclamé de la « bogossitude », elle ne fait qu’entériner l’abrutissement de notre sens de la réflexion, la mise sous scellée de notre capacité à nous enrichir l’esprit.  Patrick Le Lay, ancien PDG de TF1 affirmait vendre  » du temps de cerveau humain disponible« . Il avait eu la maladresse de dire franchement ce qui est une réalité  chaque jour plus vraie.

Car du temps de cerveau, il y en a des wagons complets. Le web est un espace où résident de nombreuses gares de l’inutile et de l’éphémère pour accueillir ces wagons. Ces arrêts sont souvent des Skyblog. Le réseau Skyrock (dont font partie ces Skyblog) est l’un des plus fréquentés par les internautes français. Pour cause. Sur cette plate-forme, il est possible de créer son blog. Or, force est de constater que ceux-ci atteignent des sommets dans la vacuité et la bêtise. Pour l’essentiel, ils sont un hymne au vide et à l’absence de toute construction intellectuelle. La fréquentation de ces espaces est d’ailleurs à déconseiller fortement aux cardiaques amoureux de la langue de Molière. Les déclarations enflammées (ou non) s’y font sous le règne du langage SMS. Comment ne pas s’émouvoir sur des superbes « ke j tm bb », Kr0 4 ever » et autres joyeusetés ? Rien d’étonnant à ce que le terreau de naissance de Mickael Vendetta se trouve dans ce haut lieu de pollution du net.

Un autre arrêt fréquent de ces tristes convois sont les réseaux sociaux avec l’inévitable Facebook en tête. Chacun en fait l’usage qu’il souhaite et il est vrai que le site se révèle fort utile : partager des informations, retrouver des anciens collègues ou camarades, se tenir informé du parcours de tel ou tel, … La liste est longue. Cependant, la vocation première de Facebook, à savoir interconnecter entre eux autant de monde que possible, est également son cheval de Troie par lequel la médiocrité arrive. Plus un site devient populaire et ouvert, plus il perd en qualité. Pour s’en convaincre, il suffit de jeter un oeil sur les groupes créés par les membres. La majorité font abstraction de l’orthographe la plus élémentaire et les commentaires déposés ne revêt pas la moindre once de réflexion. Toujours sur Facebook, certains profils paraissent des ovnis venus d’un ailleurs improbable. La consultation d’un site comme Faceploucs (une véritable mine d’or) devrait convaincre les plus sceptiques sur ce point.

La liste des arrêts du train de l’inculture pourrait être longue mais je me bornerai ici à n’évoquer que les cas susnommés. Ils se suffisent pour pointer du doigt la médiocratie engendrée via le tuyau internet et une certaine télé poubelle. Celle-ci est regrettable mais néanmoins inévitable. A partir du moment où un outil se voit approprié par la masse, il tombe dans cette médiocratie.

Que mes détracteurs soient rassurés, je ne prétends pas m’en exclure.
Je ne suis, comme eux, qu’un vulgum pecus.