Souscrire au Flux RSS
soyez informés des
dernières nouvelles du site
et des derniers articles

Le cheptel des bannis


Entre les berges de la vie, il s’écoule avec indolence. Trait argenté défigurant le paysage de notre conscient, les écumes des jours viennent s’abimer sur cette cassure. Sous sa peau diaphane, des larmes défilent, comme autant de perles au sein desquelles reposent joies et souffrances. Des visages bouffis aux yeux éteints, jouets des courants, se fracassent entre eux.  Des pauvres hères vêtus de hardes avancent d’une démarche irrégulière. Leurs pieds squelettiques et rongés par la vermine foulent une herbe desséchée. Le troupeau décomposé des hommes rayés du Présent se meut à l’Imparfait.  Bétail perdu,  ils s’accroupissent pour laper la surface des flots. Les langues boursouflées se rétractent puis se désagrègent. Les bouches s’ouvrent grandes pour hurler mais nul son ne sort de ces sombres cavités vides. Seul exhale le souffle fétide des embruns du souvenir.

Il pleut cette cendre grise des amours défunts sur les ternes existences du cheptel des bannis. Les regards se dévisagent dans le miroir dépoli d’une attente depuis longtemps terminée. Les jeunes années se sont enfuies derrière la surface ridée des épidermes et les éclats passés se sont brisés sur des jours anorexiques. Soufflé par le vent, des clichés chiffonnés d’enfance sont jetés sur le fleuve du temps qui les emmène vers un ailleurs condamné à perpétuité.

Longtemps, le cheptel des bannis tentera de les poursuivre sans jamais parvenir à rattraper ce qui fut jadis. Dans cette course vaine, les bêtes ne cesseront de s’effondrer.

Au milieu de ces corps morts sur les berges, le fleuve de la vie continue de s’écouler avec indolence.

Lamelles de mémoire


Rien qu’une petite vieille toute rabougrie qui nourrit les pigeons. D’une main tremblante et fripée, elle lance la mie de pain en l’air. Les oiseaux, sombres rats volants citadins, se pressent autour d’elle, se querellant pour cette providentielle manne. Elle sourit. Depuis toujours, elle porte une affection particulière à ces volatiles. Elle ne saurait pas vraiment expliquer pourquoi. Les nourrir est interdit mais qu’importe. Les passants sont indifférents. A peine est-ce si quelques mères de famille en promenade ralentissent le pas pour que leurs chers bambins puissent profiter du spectacle, le temps qu’une mie de pain se retrouve dans un bec vorace.

A l’orée de sa vie, il ne lui reste plus grand chose. Elle estime avoir bien vécu. Son mari est parti rejoindre une autre femme. Ses propres enfants ne l’appellent jamais. Elle les comprend. A quoi et à qui peut-elle donc servir maintenant ? Elle n’est plus utile à personne. Le soir, une fois les pigeons nourris, elle sacrifie au même rituel. Elle s’assoit dans son fauteuil de velours élimé, aux couleurs passées. L’écho des années écoulées s’entrechoque dans son dos, courant le long des vertèbres. Aussi prend-elle soin de ne jamais brusquer son mouvement. Tout à côté de l’accoudoir du fauteuil, posé sur un petit guéridon en bois, un herbier. Après chacune de ses promenades dans les artères oxydées de cette cité morte, elle étrenne une nouvelle page pour y déposer une feuille d’arbre recueillie sur un trottoir. Quelle que soit la saison , elle sait qu’elle trouvera toujours cette feuille.

Elle ne se souvient plus depuis quand ni même pour quelles raisons elle procède à ce rituel. D’ailleurs, elle ne se pose même plus la question. Elle sait juste qu’elle doit simplement le faire pour garder une trace de la mémoire rouillée de ses promenades. Au pied du guéridon, les herbiers remplis s’entassent en strates successives. Parfois, des inconnus viennent lui rendre visite. Ils l’appellent « maman ». Pourtant, elle n’a pas d’enfants. Comment pourrait-elle en avoir alors que jamais elle ne s’est mariée.

Juste des pigeons à nourrir, un herbier à poursuivre
Juste des lamelles de mémoire à retenir
Histoire d’en rire
Avant d’en périr.

Ces Riens du Tout


Tous ces cris silencieux dans la nuit…
Hurlements aux lames acérées assassinant le silence
Ames ridées et flétries par la poigne de Chronos
Elles se dissolvent dans l’acide des jours périmés.

Tous ces enfants âgés pleurant dans leurs lits…
Gémissements d’acier poignardant les rêves
Des cheveux déjà blanchis qui s’envolent au vent
Des yeux aux couleurs déteintes par les larmes.

Dans la rue, j’ai croisé tous ces pâles fantômes.
Une foule hétéroclite tentait de me dévorer.
Un vieillard me regardait en ricanant. Il était si laid.
J’ai songé cracher mes angoisses sur son visage fané.

In memoriam


Elle avance péniblement. Chaque pas semble lui coûter un effort. Ses pieds peinent à décoller du sol. Ils ne bougent pas ; ils se trainent. Je tenterais bien de la doubler mais c’est peine perdue. Le couloir est trop étroit. Je risquerais de la bousculer, l’envoyant s’écraser contre les parois de la station de métro. Après tout, à côté des 15 000 décès de la canicule de 2003, cette perte serait bien insignifiante. Se trouverait-il même une famille pour pleurer le souvenir de ce débris oxydé par le cours du temps ? Rien n’est moins sur. Les voyageurs s’accumulent derrière elle. Elle semble ne pas même s’en rendre compte. D’ailleurs, pourquoi y prêterait-elle la moindre attention quand le temps qui s’écoule a perdu toute saveur à ses yeux. Elle n’attend plus guère que la prochaine vague de chaleur.

D’apparence si fragile, personne n’ose l’effleurer. Au gré de ses souvenirs, elle dérive dans sa tête. Je m’impatiente et dois réprimer une envie de la piétiner, de lui passer sur le corps comme si de rien n’était. Mais voyons… On ne peut ainsi blasphémer envers les générations passées. Au contraire, chaque été, rongé par notre remord d’enfants ingrats, nous dressons un autel pour adorer nos ancêtres. Etrange paradoxe que cette société vendue au Dieu du jeunisme qui bat sa coulpe pour des morceaux de chairs flétris par le poids des années écoulées. Surtout, ne disons pas de mal des veilles personnes mais respectons-les ; aimons-les. Ainsi le veut la bienséance.

Finalement, je n’ai pas marché sur cette pauvre vieille. Je confesse que l’envie de m’en servir comme d’un paillasson m’a effleurée. Mais je me suis maitrisé. Je suis resté civilisé.

Le soir, repensant à cette vieillarde, j’ai appelé l’hospice dans lequel est enfermée, avec tout mon amour filial, ma mère au cerveau rongé par les miasmes d’Alzheimer. J’ai voulu donner mon accord pour l’euthanasie. Mon interlocuteur m’a alors remémoré un détail : celle-ci n’est pas encore légalisée.

« Bien » ai-je répondu.
J’attendrai la prochaine canicule.

Le train des peut-être


Le train des peut-être sillonne l’espace. L’homme a pris son aller simple dès la naissance. Aucun retour en arrière n’est possible. La cheminée de la locomotive vomit un épais nuage de fumée, émanation de nos doutes qui nourrissent ce monstre infernal. Prisonnier dans des wagons rouillés par le temps, nous fixons tristement les fenêtres. Un morne paysage défile. De temps à autre, un troupeau de lubies relève la tête et regarde passer ce convoi vers nulle part. Le contrôleur s’est assoupi à l’arrière. Cela fait longtemps qu’il ne contrôle plus les passagers écrasés sous le poids de la légèreté de l’être.

Sur les rails du destin, nous attendons. Mes grands-parents occupaient les sièges voisins. Aujourd’hui, quand je tourne la tête vers leurs places, elles sont vides. Quelques araignées tissent la toile de mon chagrin surfait. Mes pleurs sont fossilisés, vestige d’une époque reculée. Demain, ce sont mes parents qui quitteront leurs sièges. D’autres passagers fixent également des fauteuils recouverts de poussière. Ils y dessinent d’une main tremblante le souvenir d’un proche parent parti nourrir les entrailles du train. Le temps qui s’écoule par strates successives efface vite leur souffrance.

Le serveur passe dans le wagon. Les plateaux repas sont servis aux voyageurs. Une tranche de gigot d’espoir, bien saignante pour ne pas se voir soi-même saigner, accompagnée d’une grande tasse de mélancolie. Les têtes sont penchées vers la table ; les doigts se saisissent de la pitance. Chacun mange en silence pour ne pas troubler son voisin. Une queue se forme devant la cabine toilette. Ceux qui rentrent ne ressortent que pour aller nourrir la machine. Ils ont régurgité leur repas, divorçant définitivement avec la (sur)vie.

Les cheveux blanchissent ; les pattes d’oies apparaissent ; les rides nous flagellent le corps et toujours nous attendons. Et toujours le train des peut-être sillonne l’espace.